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OMSAC : Rapport spécial d’investigation — « Affaire Daphne Caruana Galizia »

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il y a 10 heures
34 min de lecture
OMSAC : Rapport spécial d’investigation — « Affaire Daphne Caruana Galizia »

Corruption, criminalité organisée, réseaux d’influence, intérêts économiques, défaillances institutionnelles et quête de vérité.

Département Intégrité et Investigations : Dossier suivi par l’OMSAC depuis mars 2021 Document institutionnel d’analyse et d’investigation.


PARTIE I

Avertissement institutionnel

Le présent rapport a été élaboré dans le cadre des travaux du Département Intégrité et Investigations de l’Organisation Mondiale de Sécurité Anti-Corruption et Criminalité (OMSAC).


L’OMSAC s’est intéressée au dossier relatif à l’assassinat de la journaliste d’investigation maltaise Daphne Caruana Galizia à partir de mars 2021. Depuis cette période, différents éléments relatifs à cette affaire ont fait l’objet d’un travail d’analyse, de vérification, de confrontation et d’évaluation mené dans la confidentialité, conformément aux principes professionnels applicables aux activités du Département Intégrité et Investigations.


La publication du présent rapport intervient dans un contexte particulier, marqué par des développements judiciaires majeurs survenus en septembre 2026.

Le 2 septembre 2026, Yorgen Fenech a été acquitté par un jury maltais des deux chefs d’accusation retenus contre lui dans le cadre de la procédure relative à l’assassinat de Daphne Caruana Galizia.


Le verdict a été rendu par huit voix contre une. Les autorités maltaises ont par ailleurs indiqué que des éléments de témoignages entendus au cours du procès devaient être transmis à des procédures d’enquête en cours et à la police afin d’examiner si des tiers pouvaient éventuellement faire l’objet de poursuites. La procédure demeure donc susceptible de connaître de nouveaux développements.


L’OMSAC tient à préciser que le présent document ne constitue pas un jugement parallèle, ne vise pas à se substituer aux autorités judiciaires compétentes et ne préjuge de la culpabilité ou de l’innocence d’aucune personne. Le respect de l’État de droit, de l’indépendance de la justice, du contradictoire et de la présomption d’innocence constitue un principe fondamental de l’Organisation.


Les analyses et observations présentées dans ce rapport ont pour objectif de contribuer à une compréhension approfondie des mécanismes susceptibles d’avoir entouré cette affaire, d’identifier les faits établis, les informations documentées, les témoignages, les contradictions, les zones d’ombre ainsi que les questions qui demeurent ouvertes.


Note de l'OMSAC

Pourquoi publier ce rapport aujourd’hui ?

L’assassinat de Daphne Caruana Galizia, le 16 octobre 2017, ne peut être réduit à la seule dimension d’un homicide.


Au fil des années, cette affaire est devenue l’un des dossiers les plus significatifs en Europe concernant l’intersection entre :

  • la corruption ;

  • les intérêts économiques ;

  • les réseaux d’influence ;

  • les relations entre acteurs publics et privés ;

  • la criminalité organisée ;

  • les flux financiers ;

  • l’accès éventuel à des informations sensibles ;

  • la sécurité des journalistes d’investigation ;

  • la responsabilité des institutions ;

  • et le risque d’impunité.


L’OMSAC considère que l’analyse d’un tel dossier ne peut se limiter à l’identification des personnes ayant matériellement exécuté un crime.


Une investigation approfondie doit également permettre d’examiner, lorsque les éléments disponibles le justifient :

le mobile ;

les intérêts en présence ;

les relations entre les différents acteurs ;

les flux financiers ;

les éventuels intermédiaires ;

les personnes susceptibles d’avoir disposé d’informations privilégiées ;

les éventuelles défaillances institutionnelles ;

et l’ensemble de la chaîne des responsabilités.

Cette distinction est fondamentale.


Une affaire criminelle peut connaître des condamnations concernant son exécution matérielle tout en laissant subsister des interrogations sur son organisation, son financement, son éventuelle chaîne de décision ou les conditions institutionnelles ayant permis sa réalisation.


Plusieurs personnes ont effectivement été condamnées dans le cadre de l’assassinat de Daphne Caruana Galizia. Toutefois, l’acquittement de Yorgen Fenech, qui était poursuivi pour complicité dans l’homicide volontaire et association en vue de commettre une infraction, ne permet pas, à lui seul, d’établir l’identité du ou des éventuels commanditaires.


C’est précisément dans cet espace, situé entre les faits judiciairement établis et les questions qui demeurent sans réponse, que s’inscrit l’analyse du Département Intégrité et Investigations de l’OMSAC.


CHAPITRE I

Ouverture et suivi du dossier par l'OMSAC

1.1 — Intérêt du Département Intégrité et Investigations

En mars 2021, le Département Intégrité et Investigations de l’OMSAC a commencé à accorder une attention particulière à l’affaire Daphne Caruana Galizia.


Cet intérêt résultait notamment de la convergence de plusieurs domaines relevant directement des missions et préoccupations de l’Organisation :

  • lutte contre la corruption ;

  • prévention et analyse de la criminalité ;

  • trafic d’influence ;

  • blanchiment et circulation de capitaux ;

  • analyse des réseaux économiques ;

  • criminalité transnationale ;

  • défense des droits fondamentaux ;

  • protection de la liberté d’expression ;

  • protection des journalistes ;

  • prévention de l’impunité.


Le dossier présentait également une dimension institutionnelle particulière.

L’enquête publique indépendante sur l’assassinat, dont les conclusions ont été publiées en juillet 2021, a considéré que l’État maltais devait assumer une responsabilité dans l’assassinat en raison, notamment, d’un climat d’impunité généré aux plus hauts niveaux de l’administration et ayant affecté d’autres institutions.


L’enquête a également conclu à une insuffisante reconnaissance du risque réel et immédiat pesant sur la vie de Daphne Caruana Galizia ainsi qu'à l'absence de mesures raisonnablement attendues pour prévenir ce risque.

Pour l’OMSAC, ces conclusions ont conféré au dossier une portée qui dépassait largement le cadre national.


Elles soulevaient une interrogation fondamentale :

Comment une accumulation de vulnérabilités liées à la corruption, aux intérêts économiques, aux relations d’influence et aux défaillances institutionnelles peut-elle créer un environnement dans lequel un journaliste d’investigation devient exposé à un risque criminel extrême ?

Cette question a constitué l’un des principaux axes de suivi du dossier.

1.2 — Un travail conduit dans la confidentialité

Les travaux du Département Intégrité et Investigations n’avaient pas vocation à faire l’objet d’une communication publique immédiate.


L’OMSAC a privilégié une approche fondée sur :

  • l’observation de l’évolution des procédures ;

  • la collecte d’informations accessibles et vérifiables ;

  • la comparaison de versions contradictoires ;

  • l’étude de documents et de déclarations ;

  • la reconstruction chronologique des événements ;

  • l’identification des principaux acteurs ;

  • l’analyse des relations connues entre certains protagonistes ;

  • l’examen des structures économiques et financières mentionnées dans le dossier ;

  • l’évaluation des défaillances institutionnelles révélées par les procédures et enquêtes publiques ;

  • le suivi des développements judiciaires.


La confidentialité de ce travail répondait à une exigence de rigueur.

Dans une affaire où des procédures judiciaires étaient en cours et où certaines questions demeuraient particulièrement sensibles, l’OMSAC considérait qu’une communication prématurée risquait de produire des interprétations inexactes ou de confondre l’analyse avec la prise de position.


La présente publication marque donc une nouvelle étape.

Après plusieurs années de suivi, l’OMSAC estime que l’intérêt public international et les développements récents justifient la présentation structurée d’une partie de ses analyses.


CHAPITRE II

Cadre méthodologique du rapport

2.1 — Principe de rigueur et de qualification des informations

L’un des objectifs fondamentaux de ce rapport est d’éviter la confusion entre plusieurs catégories d’informations.


Toute affaire complexe génère :

  • des faits établis ;

  • des documents ;

  • des témoignages ;

  • des déclarations contradictoires ;

  • des accusations ;

  • des hypothèses ;

  • des informations incomplètes ;

  • des interprétations ;

  • et des questions auxquelles aucune réponse définitive n’a encore été apportée.


Ces catégories ne peuvent être traitées de manière identique.

Pour cette raison, le Département Intégrité et Investigations applique dans le présent rapport une distinction méthodologique claire.


FAIT ÉTABLI

Information ayant été reconnue ou établie dans le cadre d’une décision judiciaire, d’une procédure officielle ou par des éléments suffisamment confirmés par des sources institutionnelles fiables.


ÉLÉMENT DOCUMENTÉ

Information reposant sur un document identifiable, une pièce publique, une déclaration officielle ou une source vérifiable, sans que cet élément constitue nécessairement, à lui seul, une conclusion judiciaire définitive.


TÉMOIGNAGE

Déclaration attribuée à une personne ayant fourni des informations dans le cadre d’une procédure ou d’une enquête.

Un témoignage constitue un élément à analyser et à confronter ; il ne doit pas être automatiquement assimilé à un fait établi.


ALLÉGATION OU ACCUSATION

Affirmation visant une personne ou une entité et qui n’a pas nécessairement été établie par une juridiction.

Toute allégation doit être présentée avec prudence, en précisant son origine et son statut.


HYPOTHÈSE D’ANALYSE

Piste issue de l’étude des éléments disponibles et nécessitant, par nature, une vérification complémentaire.


QUESTION NON RÉSOLUE

Élément pour lequel les informations accessibles ne permettent pas, à la date du rapport, de parvenir à une conclusion suffisamment étayée.


2.2 — Principaux axes d’analyse

Les travaux présentés dans ce rapport reposent notamment sur les axes suivants :

Axe 1 — Analyse chronologique

Reconstitution de la séquence des événements précédant et suivant l’assassinat.

Axe 2 — Analyse relationnelle

Identification des principaux protagonistes, de leurs fonctions, relations connues et interactions documentées.

Axe 3 — Analyse économique

Examen des intérêts économiques et structures sociétaires pertinents pour comprendre l’environnement dans lequel Daphne Caruana Galizia menait ses investigations.

Axe 4 — Analyse financière

Étude des flux, paiements et mécanismes financiers mentionnés dans les procédures et éléments documentés.

Axe 5 — Analyse des témoignages

Identification des principaux témoignages, de leurs convergences, divergences et limites.

Axe 6 — Analyse judiciaire

Examen des procédures, des condamnations, des accusations, des acquittements et des questions demeurant en cours.

Axe 7 — Analyse institutionnelle

Évaluation des défaillances relevées par l’enquête publique et des mécanismes pouvant favoriser l’impunité.

Axe 8 — Analyse du risque systémique

Étude des conditions dans lesquelles l’interaction entre corruption, pouvoir, intérêts privés et faiblesse des mécanismes de contrôle peut produire un risque majeur pour les journalistes et l’État de droit.


2.3 — Limites méthodologiques

Le présent rapport n’a pas vocation à reproduire intégralement les dossiers judiciaires ni à révéler des informations dont la publication pourrait compromettre une procédure en cours.


Certaines informations relevant des travaux internes du Département Intégrité et Investigations, de ses méthodes d’analyse ou de la protection de certains processus de vérification ne sont pas rendues publiques.

Cette réserve ne doit pas être interprétée comme une volonté de soustraire le rapport à l'examen critique.


Elle répond au principe selon lequel la transparence institutionnelle doit être conciliée avec la protection des méthodes, des informations sensibles et de l’intégrité des procédures judiciaires ou d’investigation en cours.


CHAPITRE III

Daphne Caruana Galizia : Le profil d'une journaliste d'investigation

Daphne Caruana Galizia était une journaliste maltaise connue pour ses enquêtes et commentaires portant notamment sur la corruption, les abus de pouvoir, les intérêts économiques et les relations entre certains acteurs politiques et privés.


Son travail d’investigation l’avait placée au centre de plusieurs affaires particulièrement sensibles pour la société maltaise.


Le 16 octobre 2017, elle a été tuée par l’explosion d’une bombe placée dans son véhicule. Son assassinat a provoqué une onde de choc à Malte et au niveau international.


L’enquête publique publiée en 2021 a considéré, sur la base des éléments examinés, que l’assassinat était intrinsèquement lié au travail d’investigation de la journaliste, lequel portait notamment sur des irrégularités administratives, des abus et des projets majeurs impliquant des intérêts économiques importants.


Pour l’OMSAC, cette dimension est déterminante.

Lorsqu’un journaliste enquêtant sur des intérêts économiques puissants, des mécanismes de corruption présumés ou des réseaux d’influence est victime d’un assassinat, l’investigation ne peut se limiter au mécanisme matériel du crime.

Elle doit nécessairement poser les questions suivantes :

Sur quels dossiers la victime travaillait-elle ?
Quels intérêts ces investigations étaient-elles susceptibles d’affecter ?
Qui pouvait avoir un intérêt à faire cesser ces investigations ?
Quelles menaces ou formes de pression existaient avant le crime ?
Les institutions compétentes ont-elles correctement évalué le niveau de risque ?
Des mécanismes d’influence ou d’impunité ont-ils empêché une réaction appropriée ?

Ces questions constituent le point de départ de l’analyse OMSAC.


CHAPITRE IV

Le crime et la première lecture de la chaîne des responsabilités

Le 16 octobre 2017, Daphne Caruana Galizia a été assassinée par l’explosion de son véhicule à proximité de son domicile à Bidnija, à Malte.


Au fil des procédures, plusieurs personnes ont été condamnées pour leur participation à différents niveaux de l’opération criminelle. Des condamnations concernent notamment les auteurs impliqués dans l’exécution du meurtre ainsi que des personnes reconnues coupables pour leur rôle dans la fourniture de l’engin explosif.


L’existence de ces condamnations permet d’établir un premier niveau de compréhension :

le crime n’est pas demeuré sans auteurs matériels identifiés.

Cependant, l’analyse OMSAC distingue plusieurs niveaux potentiels de responsabilité.


NIVEAU 1 — EXÉCUTION

Qui a participé matériellement à l’assassinat ?

NIVEAU 2 — ORGANISATION

Qui a organisé ou facilité la mise en œuvre de l’opération ?

NIVEAU 3 — INTERMÉDIATION

Qui a servi d’intermédiaire entre différents niveaux de la chaîne ?

NIVEAU 4 — FINANCEMENT

Quels fonds ont été utilisés et par quels mécanismes ?

NIVEAU 5 — DÉCISION OU COMMANDEMENT

Qui a éventuellement décidé, demandé ou ordonné l’opération ?

NIVEAU 6 — ENVIRONNEMENT DE PROTECTION OU D’IMPUNITÉ


Des personnes, structures ou défaillances institutionnelles ont-elles favorisé la réalisation du crime, l’absence de prévention ou l’entrave à la recherche complète des responsabilités ?


Le présent rapport examinera successivement ces différents niveaux.

L’objectif n’est pas de présumer qu’ils correspondent tous nécessairement à des personnes distinctes.


L’objectif est d’éviter une erreur classique dans l’analyse de la criminalité complexe :

confondre la condamnation des exécutants avec l’identification complète de l’ensemble de la chaîne des responsabilités.


PREMIÈRE CONCLUSION PROVISOIRE DE L'OMSAC

L’assassinat de Daphne Caruana Galizia doit être analysé comme un dossier criminel, financier, institutionnel et démocratique à dimensions multiples.


Les travaux menés depuis mars 2021 par le Département Intégrité et Investigations ont conduit l’OMSAC à considérer que plusieurs niveaux d’analyse doivent impérativement être distingués :

  • la matérialité du crime ;

  • son organisation ;

  • ses mécanismes financiers ;

  • les relations entre les principaux protagonistes ;

  • les intérêts économiques potentiellement concernés ;

  • les éventuelles informations privilégiées ou fuites institutionnelles ;

  • les défaillances relevées dans le fonctionnement des institutions ;

  • et la question non définitivement résolue de la chaîne complète des responsabilités.


L’acquittement de Yorgen Fenech constitue un fait judiciaire majeur qui doit être respecté dans sa portée juridique.


Il ne permet toutefois pas de considérer que toutes les questions relatives à l’assassinat ont reçu une réponse définitive, d’autant que le jugement a lui-même entraîné la transmission de témoignages à des enquêtes et autorités compétentes afin d’examiner d’éventuelles responsabilités de tiers.


La suite du rapport examinera désormais l’environnement maltais, la chronologie complète de l’affaire, les principaux protagonistes, les structures économiques et financières pertinentes, les témoignages, les condamnations, les accusations et les zones d’ombre qui demeurent ouvertes.


PARTIE II

L'Environnement politique, économique et institutionnel de l'affaire


CHAPITRE V

MALTE : Un environnement institutionnel au coeur des interrogations

L’analyse de l’assassinat de Daphne Caruana Galizia ne peut être conduite indépendamment de l’environnement politique, économique et institutionnel dans lequel la journaliste exerçait son activité. L’objectif de l’OMSAC n’est pas de porter une appréciation générale sur l’État maltais ou sur l’ensemble de ses institutions.


Il s’agit, plus précisément, d’examiner les mécanismes et les relations qui, selon les éléments établis au cours des différentes procédures et enquêtes, ont pu créer un environnement favorable à l’impunité, à la concentration des influences et à l’affaiblissement des mécanismes de contrôle.


L’enquête publique maltaise, dont le rapport a été remis le 29 juillet 2021, a constitué à cet égard un tournant majeur.


La commission a conclu que l’État devait assumer une responsabilité dans l’assassinat, non pas parce qu’elle aurait établi une participation directe de l’État au meurtre, mais parce qu’elle a considéré que des mécanismes d’impunité provenant des plus hauts niveaux de l’administration avaient contribué à l’effondrement de l’État de droit et à l’incapacité des autorités à reconnaître et prévenir le risque pesant sur Daphne Caruana Galizia.


Cette distinction est essentielle.

L’OMSAC distingue donc clairement : Responsabilité pénale individuelle de responsabilité institutionnelle de l’État. Ces deux notions ne doivent jamais être confondues.


CHAPITRE VI

Le réseau d'intérêts économiques

L’un des axes majeurs du travail du Département Intégrité et Investigations consiste à comprendre les intérêts économiques qui entouraient les investigations de Daphne Caruana Galizia.


La journaliste avait notamment enquêté sur des questions liées à Electrogas, à la société 17 Black, aux Panama Papers, ainsi qu’à des relations entre des intérêts économiques importants et des responsables politiques.


Le nom de Yorgen Fenech est apparu dans ce contexte.

La société 17 Black avait été identifiée par Daphne Caruana Galizia dans ses investigations avant que la journaliste ne soit assassinée. Les éléments présentés dans le cadre du procès de Fenech ont également porté sur les relations entre Fenech, 17 Black, Electrogas et plusieurs personnalités de l'environnement politique maltais.


Une précision fondamentale

La présence d'une personne dans une relation commerciale ou institutionnelle ne constitue pas en elle-même la preuve d'une activité criminelle.

Le Département Intégrité et Investigations considère donc nécessaire de distinguer :

  • les relations commerciales légitimes ;

  • les relations politiques ;

  • les relations personnelles ;

  • les conflits d'intérêts potentiels ;

  • les opérations financières suspectes ;

  • et les faits susceptibles de relever d'une infraction.

Cette distinction est indispensable à toute analyse sérieuse.


CHAPITRE VII

17 Black, Electrogas et la question des conflits d’Intérêts

L'analyse du dossier ne peut ignorer les controverses entourant 17 Black et Electrogas.


Les investigations de Daphne Caruana Galizia avaient notamment porté sur les liens économiques susceptibles d'exister entre certains acteurs privés et des responsables politiques ou membres de leur entourage.


L'enquête publique de 2021 a également examiné ces questions.

Elle a notamment relevé que Keith Schembri, alors chef de cabinet du Premier ministre, avait reconnu avoir informé Joseph Muscat que Yorgen Fenech était propriétaire de 17 Black, tout en déclarant ne plus se souvenir précisément du moment où cette information lui avait été communiquée. Pour l'OMSAC, ce type d'information ne permet pas à lui seul de conclure à une infraction.


Il permet cependant d'identifier un point de vulnérabilité institutionnelle :

Lorsqu'une personne exerçant une fonction politique ou administrative de premier plan entretient, directement ou indirectement, des relations avec des intérêts économiques importants susceptibles d'être concernés par des décisions publiques, la transparence des relations, la prévention des conflits d'intérêts et la traçabilité des décisions deviennent essentielles.


C'est précisément à ce niveau que la lutte contre la corruption préventive doit intervenir.


CHAPITRE VIII

Le cas de keith schembri : Entre faits documentés et accusations

Le nom de Keith Schembri occupe une place importante dans l'analyse de l'environnement entourant l'affaire. Schembri était le chef de cabinet de l'ancien Premier ministre Joseph Muscat. Son rôle politique et ses relations avec différents acteurs économiques ont été examinés dans plusieurs procédures et enquêtes.


Dans le cadre de l'enquête publique, Schembri a notamment été interrogé sur ses relations avec Yorgen Fenech, 17 Black et d'autres acteurs. Des témoignages et éléments du procès de Fenech ont également fait apparaître des relations entre Schembri et Melvin Theuma. Toutefois, l'OMSAC insiste sur un principe fondamental : Aucune accusation ne doit être transformée en conclusion sans preuve judiciaire suffisante.


Yorgen Fenech a présenté des accusations concernant Keith Schembri.

Schembri a nié toute implication dans l'assassinat. Les autorités maltaises n'ont pas présenté Schembri comme le commanditaire judiciairement établi du meurtre.

Le présent rapport ne qualifiera donc pas Keith Schembri de commanditaire.


En revanche, les relations documentées entre différents protagonistes constituent un élément d'environnement qui mérite d'être analysé. Cette distinction entre relation, connaissance, influence et responsabilité pénale est fondamentale.


CHAPITRE IX

Melvin Theuma : L'intermédiaire au centre du dossier

Melvin Theuma constitue l'un des personnages essentiels de la procédure.

Il a été présenté comme un intermédiaire entre Yorgen Fenech et les personnes ayant participé matériellement à l'assassinat. Theuma a bénéficié en 2019 d'une grâce présidentielle et est devenu un témoin majeur de l'accusation.


Son témoignage a constitué une composante importante du dossier contre Fenech.

Pour le Département Intégrité et Investigations, le cas Theuma appelle une analyse en trois niveaux.

Premier niveau : le contenu de ses déclarations

Que dit-il avoir vu, entendu ou fait ?

Deuxième niveau : les éléments de corroboration

Quelles informations indépendantes viennent confirmer ou contredire ses déclarations ?

Troisième niveau : son intérêt personnel


Quelles conséquences la grâce accordée à Theuma pouvait-elle avoir sur sa position judiciaire ?

Cette troisième question ne signifie pas que son témoignage était faux.

Elle signifie simplement qu'un enquêteur professionnel doit examiner à la fois la valeur du témoignage et les circonstances dans lesquelles il a été obtenu.


CHAPITRE X

La chaîne criminelle : Des exécutants au niveau supérieur

L'une des avancées les plus importantes du dossier judiciaire est l'identification et la condamnation de plusieurs personnes impliquées dans l'exécution du crime.

Vincent Muscat a plaidé coupable en 2021 et a été condamné à quinze années d'emprisonnement.


Les frères Alfred et George Degiorgio ont plaidé coupable en 2022 et ont chacun été condamnés à quarante ans d'emprisonnement. Robert Agius et Jamie Vella ont ensuite été reconnus coupables pour leur rôle dans la fourniture de la bombe et condamnés à la réclusion à perpétuité.


Ces décisions judiciaires permettent d'établir un élément fondamental :

L'assassinat n'est pas demeuré sans responsables judiciairement condamnés au niveau opérationnel.

Mais elles laissent subsister une autre question :

La totalité de la chaîne de décision et de responsabilité a-t-elle été établie ?

Cette question demeure distincte.


CHAPITRE XI

La question du commanditaire

C'est probablement le point le plus sensible du dossier. Le droit pénal impose de démontrer la culpabilité d'une personne au-delà du seuil requis par la loi.

L'analyse d'investigation, quant à elle, peut identifier des questions qui demeurent ouvertes sans prétendre apporter une conclusion judiciaire.

Ces deux approches ne doivent pas être confondues.


Dans le cas de Daphne Caruana Galizia, plusieurs niveaux de la chaîne criminelle ont été identifiés. Mais l'identification judiciaire définitive du ou des commanditaires demeure la question centrale. Yorgen Fenech était accusé d'avoir participé à la commande de l'assassinat.


Après environ deux mois de procès, le jury l'a acquitté le 2 septembre 2026, par huit voix contre une, des accusations de complicité dans le meurtre et d'association criminelle. Conséquence analytique L'OMSAC ne peut donc écrire :

« Yorgen Fenech est le commanditaire. »

Ce serait juridiquement contraire au verdict. Mais l'OMSAC peut écrire :

« L'acquittement de Yorgen Fenech ne permet pas d'établir l'identité du ou des commanditaires de l'assassinat. »

Cette formulation respecte le verdict tout en maintenant ouverte la question de fond.


CHAPITRE XII

La piste financière

Dans toute affaire présentant les caractéristiques d'une criminalité organisée, la piste financière constitue un axe essentiel. Selon la thèse de l'accusation présentée au procès de Yorgen Fenech, une somme de 150 000 euros aurait été destinée à financer l'assassinat et aurait transité par Melvin Theuma.


Cette information doit être examinée avec une distinction essentielle entre :

ce que l'accusation soutient ;

ce que les témoins ont déclaré ;

ce qui a été corroboré par des éléments matériels ;

et ce qui a finalement été retenu ou non par le jury.

L'acquittement de Fenech démontre précisément pourquoi cette distinction est nécessaire.


Pour l'OMSAC, une véritable analyse financière doit aller au-delà de la somme supposément destinée aux exécutants.

Elle doit chercher à répondre à plusieurs questions :

Quelle était l'origine exacte des fonds ?

Quel était le circuit financier ?

Qui contrôlait les fonds à chaque étape ?

Quels intermédiaires ont été utilisés ?

Existe-t-il des opérations financières antérieures ou postérieures pouvant éclairer le dossier ?

Des structures commerciales ou comptes auraient-ils pu servir à dissimuler des mouvements ?

Quels étaient les bénéficiaires économiques réels des opérations examinées ?


Ces questions relèvent directement du domaine d'expertise d'un département spécialisé dans l'intégrité et les investigations.


CHAPITRE XIII

La dimension institutionnelle : Quand l'impunité devient un risque systémique

L'un des enseignements majeurs du rapport de l'enquête publique de 2021 est que l'affaire ne peut être comprise uniquement à travers les personnes qui ont physiquement participé au meurtre.


La commission a estimé que l'État avait créé une atmosphère d'impunité provenant des plus hauts niveaux de l'administration et ayant atteint d'autres institutions, notamment les organismes de régulation et la police. Elle a également estimé que les autorités n'avaient pas reconnu le risque réel et immédiat pesant sur Daphne et n'avaient pas pris les mesures raisonnablement attendues pour l'éviter.


La commission a par ailleurs considéré que certaines actions de responsables publics avaient directement contribué à porter atteinte aux droits de Daphne en tant que journaliste et à accroître le risque auquel elle était exposée.

Pour l'OMSAC, cette conclusion est fondamentale.


Elle montre que l'impunité n'est pas nécessairement l'absence totale d'institutions.

Elle peut résulter de l'accumulation de :

  • défaillances ;

  • conflits d'intérêts ;

  • absence de réaction ;

  • tolérance politique ;

  • faiblesse des mécanismes de contrôle ;

  • insuffisance des enquêtes ;

  • pressions contre les journalistes ;

  • manque de coordination institutionnelle ;

  • et absence de sanctions suffisamment rapides.


CHAPITRE XIV

Le rôle des médias et la pression sur une journaliste d'investigation

Le rapport de l'enquête publique a également examiné l'environnement dans lequel Daphne exerçait son activité. Il a notamment pris en considération les procédures judiciaires engagées contre elle, les pressions économiques et les campagnes de dénigrement qui avaient contribué à son isolement.


L'enquête a considéré que certaines mesures et certains comportements institutionnels avaient contribué à augmenter les risques auxquels elle était exposée. L'OMSAC considère que cette dimension est essentielle. La menace contre un journaliste ne commence pas nécessairement par une arme.


Elle peut commencer par :

la discréditation ;

l'intimidation ;

les procédures abusives ;

la pression économique ;

l'isolement ;

la surveillance ;

les menaces ;

puis, dans les cas extrêmes, la violence physique.

Cette progression doit être intégrée dans toute politique moderne de protection des journalistes.


CHAPITRE XV

Les recommandations de l'enquête publique : Cinq ans après

Le rapport de 2021 avait formulé des recommandations portant notamment sur la protection des journalistes, la liberté de la presse, les conflits d'intérêts, le financement politique, la responsabilité des institutions et les mécanismes de contrôle. Or, cinq ans après la publication du rapport, la question de leur mise en œuvre demeure fortement débattue.


En juillet 2026, la Fondation Daphne Caruana Galizia estimait que la majorité des recommandations demeuraient encore sans mise en œuvre complète.

L'analyse disponible en septembre 2026 montre également que plusieurs domaines restent considérés comme incomplets ou insuffisamment évalués, notamment la protection juridique et pratique des journalistes, les conflits d'intérêts et la responsabilité de la police et du parquet.


L'OMSAC considère qu'une recommandation institutionnelle ne doit pas être considérée comme pleinement appliquée simplement parce qu'une annonce politique ou une modification législative a été effectuée.


Une réforme réelle doit pouvoir être évaluée selon quatre critères :

1. Adoption

La mesure existe-t-elle juridiquement ?

2. Mise en œuvre

Est-elle effectivement appliquée ?

3. Fonctionnement

Produit-elle des résultats concrets ?

4. Évaluation indépendante

Existe-t-il un mécanisme permettant d'en mesurer objectivement l'efficacité ?

Cette grille est particulièrement importante dans les politiques anticorruption.


CHAPITRE XVI

Une affaire qui dépasse les frontières de Malte

L'affaire Daphne Caruana Galizia est désormais devenue une question européenne et internationale.

Elle concerne simultanément :

  • l'État de droit ;

  • la liberté de la presse ;

  • la protection des journalistes ;

  • la corruption ;

  • les conflits d'intérêts ;

  • la criminalité organisée ;

  • la transparence financière ;

  • les droits fondamentaux ;

  • la responsabilité des institutions.


Le fait que le Conseil de l'Europe ait relancé en septembre 2026 un travail spécifique sur la mise en œuvre des conclusions relatives à l'affaire illustre cette dimension internationale. La rapporteure Shami Chakrabarti a notamment été chargée d'examiner les suites données aux recommandations et les questions toujours ouvertes.


L'affaire ne constitue donc plus seulement un dossier judiciaire maltais.

Elle est devenue un test européen de la capacité d'un État à identifier, prévenir et combattre les mécanismes d'impunité lorsqu'ils impliquent potentiellement des intérêts économiques et politiques puissants.


Analyse intermédiare de l'OMSAC

À ce stade de ses travaux, le Département Intégrité et Investigations identifie six niveaux distincts qui doivent être maintenus séparés dans l'analyse :

NIVEAU 1

Le crime matériel

L'assassinat de Daphne Caruana Galizia.

NIVEAU 2

Les exécutants

Plusieurs personnes ont été condamnées.

NIVEAU 3

L'intermédiation

Le rôle attribué à Melvin Theuma constitue un élément central de la procédure.

NIVEAU 4

Le financement

Les accusations et témoignages relatifs au financement du crime doivent être distingués des éléments définitivement établis.

NIVEAU 5

Le commandement

L'identification judiciaire définitive du ou des commanditaires demeure la question centrale après l'acquittement de Yorgen Fenech.

NIVEAU 6

L'environnement institutionnel

L'enquête publique de 2021 a établi une responsabilité de l'État au niveau institutionnel, distincte de toute conclusion de culpabilité pénale individuelle.

Cette architecture constitue, pour l'OMSAC, la meilleure manière d'éviter les amalgames et de comprendre la profondeur réelle du dossier.


Conclusion de la partie II

L'affaire Daphne Caruana Galizia apparaît, à l'issue de cette seconde phase d'analyse, comme un dossier à plusieurs strates de responsabilité et de compréhension.


La justice pénale a permis d'identifier et de condamner plusieurs acteurs de l'exécution matérielle du crime. Elle n'a toutefois pas apporté, à ce jour, une réponse définitive à toutes les interrogations concernant la chaîne supérieure des responsabilités.


Parallèlement, l'enquête publique de 2021 a établi une responsabilité institutionnelle de l'État maltais dans les circonstances ayant permis la création d'un climat d'impunité et dans l'incapacité à protéger efficacement la journaliste face au risque qui la menaçait.


L'acquittement de Yorgen Fenech en septembre 2026 ajoute une nouvelle dimension au dossier. Il impose de respecter strictement la décision judiciaire tout en maintenant ouvertes, lorsque les éléments le justifient, les investigations relatives à d'éventuelles responsabilités de tiers. Pour l'OMSAC, le véritable enjeu n'est donc pas de produire une conclusion précipitée.


Il est de reconstituer méthodiquement l'ensemble de la chaîne des événements, des intérêts, des relations, des flux et des responsabilités, en distinguant systématiquement ce qui est établi de ce qui demeure à démontrer.

La recherche de la vérité ne peut être subordonnée à la conclusion d'une seule procédure judiciaire.

Elle doit se poursuivre dans le respect de la loi, des droits fondamentaux et de l'indépendance de la justice.


PARTIE III

CHRONOLOGIE APPROFONDIE — DE L’ESCALADE DES RISQUES À LA CRISE INSTITUTIONNELLE ET JUDICIAIRE

Département Intégrité et Investigations

Dossier suivi par l’OMSAC depuis mars 2021

Document institutionnel d’analyse et d’investigation

AVERTISSEMENT MÉTHODOLOGIQUE

La présente partie constitue la continuation du rapport spécial d’investigation consacré par l’OMSAC à l’assassinat de la journaliste d’investigation Daphne Caruana Galizia.

L’objectif n’est pas de substituer l’analyse de l’OMSAC aux juridictions maltaises, ni de préjuger de la responsabilité pénale d’une personne qui n’aurait pas été définitivement condamnée.

L’OMSAC distingue rigoureusement :

  • les faits judiciairement établis ;

  • les éléments documentés ;

  • les déclarations de témoins ;

  • les accusations formulées par les parties ;

  • les éléments contestés ;

  • les hypothèses d’analyse ;

  • les questions demeurant ouvertes.

Cette distinction est fondamentale dans une affaire où plusieurs niveaux de responsabilité ont été successivement mis en évidence : exécutants matériels, fournisseurs de moyens, intermédiaire présumé, commanditaire allégué, réseaux économiques, relations politiques et défaillances institutionnelles.


CHAPITRE XVII

16 OCTOBRE 2017 — LE PASSAGE À L’ACTE

Le 16 octobre 2017 constitue le point de rupture absolu du dossier.

Daphne Caruana Galizia est tuée par l’explosion d’une bombe placée sous son véhicule alors qu’elle quitte son domicile.


Les investigations judiciaires ont établi progressivement que l’opération n’était pas un acte improvisé. Les éléments présentés devant les juridictions ont fait apparaître une préparation, une surveillance de la victime, la fourniture d’un explosif, son installation sur le véhicule et son déclenchement à distance.

Le caractère technique de l’opération constitue l’un des premiers éléments majeurs de l’analyse criminelle.


Il ne s’agit pas d’un homicide commis dans le cadre d'une confrontation spontanée. Il s’agit d’une opération criminelle structurée. Cette distinction est essentielle.

Une opération de cette nature suppose nécessairement plusieurs fonctions :

  1. une personne ou un groupe identifiant la cible ;

  2. une motivation suffisamment forte pour envisager son élimination ;

  3. une capacité à mobiliser des exécutants ;

  4. une capacité à obtenir les moyens matériels nécessaires ;

  5. une organisation logistique ;

  6. un système de communication ;

  7. un financement ou une contrepartie ;

  8. une capacité à surveiller la victime ;

  9. une capacité à réduire le risque de détection ;

  10. et, potentiellement, une structure destinée à protéger les organisateurs contre les conséquences judiciaires.


La première erreur analytique serait donc de considérer les auteurs matériels comme constituant nécessairement l'intégralité de la structure criminelle.

La seconde serait de supposer automatiquement l'existence d'une structure plus large sans en apporter la démonstration.

L'approche OMSAC consiste précisément à se situer entre ces deux excès.


CHAPITRE XVIII

DÉCEMBRE 2017 — LES PREMIÈRES ARRESTATIONS ET LA QUESTION DE LA CHAÎNE CRIMINELLE


Le 5 décembre 2017, Alfred Degiorgio, George Degiorgio et Vincent Muscat sont arrêtés et inculpés relativement à l'assassinat. Cette étape judiciaire apporte une première réponse importante : l'enquête parvient à identifier des acteurs directement impliqués dans l'exécution du crime. Mais elle ne répond pas encore à une question centrale :

Qui a commandité l'opération et pourquoi ?

Cette distinction entre exécution et commandement deviendra l'un des axes fondamentaux de toute l'affaire. L'analyse criminelle internationale connaît de nombreux dossiers dans lesquels les exécutants sont identifiés avant les organisateurs ou commanditaires.


Dans un dossier présentant des caractéristiques de criminalité organisée, il convient donc de reconstruire séparément :

A. La chaîne opérationnelle

Qui a surveillé la victime ?

Qui a obtenu l'explosif ?

Qui a installé le dispositif ?

Qui l'a déclenché ?

B. La chaîne de coordination

Qui a organisé les rencontres ?

Qui a transmis les instructions ?

Qui a assuré les communications ?

C. La chaîne financière

Qui a fourni les fonds ?

Par quel intermédiaire ?

Selon quel mode de paiement ?

D. La chaîne décisionnelle

Qui avait intérêt à la disparition de la victime ?

Qui pouvait prendre la décision ?

Qui avait connaissance du projet ?

E. La chaîne de protection


Qui pouvait éventuellement réduire le risque d'enquête, influencer des personnes ou faciliter une protection politique, économique ou institutionnelle ?

Cette dernière dimension ne doit jamais être transformée en accusation sans preuve. Elle doit néanmoins être examinée lorsqu'un dossier présente des interactions inhabituelles entre criminalité organisée, intérêts économiques et sphères de pouvoir.


CHAPITRE XIX

2018 — L’ENQUÊTE ENTRE CRIME ORGANISÉ ET CONTEXTE POLITICO-ÉCONOMIQUE


Au cours des mois suivant l'assassinat, l'affaire dépasse rapidement le seul cadre d'une enquête criminelle classique. Le travail journalistique de Daphne Caruana Galizia avait porté sur des intérêts économiques, des sociétés offshore, des relations politiques et des flux financiers. Parmi les éléments devenus centraux figure notamment la société 17 Black, dont la propriété par Yorgen Fenech sera révélée après l'assassinat.


Cette dimension économique est fondamentale pour comprendre la complexité du dossier. L'analyse OMSAC doit cependant établir une distinction essentielle :

Une relation économique n'est pas en soi une preuve de criminalité.

De même : Une relation politique n'est pas en soi une preuve de complicité criminelle.

Et :

Une société offshore n'est pas automatiquement une structure criminelle.

En revanche, lorsque plusieurs éléments convergent — sociétés offshore, bénéficiaires effectifs, contrats publics, relations politiques, paiements allégués, intermédiaires et tentatives éventuelles de dissimulation — leur combinaison peut constituer un ensemble nécessitant une analyse approfondie.

C'est précisément cette approche cumulative qui doit être retenue.


CHAPITRE XX

2019 — L’ANNÉE DE LA RUPTURE

L'année 2019 constitue un tournant majeur. En novembre 2019, Yorgen Fenech est arrêté alors qu'il tente de quitter Malte à bord de son yacht. Cette arrestation intervient alors que les investigations ont progressivement fait émerger son nom dans le dossier. Quelques jours plus tard, le chef de cabinet du Premier ministre, Keith Schembri, démissionne dans un contexte de pression politique et médiatique croissante autour de ses relations avec Fenech.


Il a toujours nié toute implication dans l'assassinat et, selon les éléments présentés ultérieurement au procès, la police a indiqué qu'il n'avait jamais été considéré comme suspect dans cette affaire. En décembre 2019, Melvin Theuma obtient une immunité en échange de sa coopération avec les autorités et livre des éléments concernant l'organisation présumée du meurtre. Selon son témoignage, il aurait servi d'intermédiaire entre Fenech et les exécutants et aurait reçu de l'argent destiné à l'opération. Ces déclarations deviennent par la suite l'un des piliers de l'accusation contre Fenech. Mais pour l'OMSAC, un principe demeure impératif :

Le témoignage d'un intermédiaire, même central, doit être confronté aux éléments matériels, financiers, téléphoniques, numériques et circonstanciels indépendants.

La valeur d'un témoignage ne réside pas uniquement dans son caractère détaillé.

Elle dépend également de sa cohérence, de sa stabilité dans le temps et de sa capacité à être corroborée.


CHAPITRE XXI

LA CRISE POLITIQUE MALTAISE


L'affaire provoque une crise politique majeure. Joseph Muscat, alors Premier ministre, annonce en décembre 2019 son intention de quitter ses fonctions avant de démissionner officiellement en janvier 2020. Il a nié toute implication dans l'assassinat. Il est essentiel, dans un rapport d'investigation sérieux, de ne pas confondre :

  • crise politique ;

  • responsabilité politique ;

  • responsabilité institutionnelle ;

  • responsabilité administrative ;

  • responsabilité pénale.


Ces catégories obéissent à des standards différents. Une démission politique ne constitue pas une condamnation pénale. Inversement, l'absence de condamnation pénale d'une personnalité politique ne suffit pas à exclure toute responsabilité institutionnelle ou politique. Cette distinction deviendra fondamentale lors de l'enquête publique.


CHAPITRE XXII

2020–2021 — L’ENQUÊTE PUBLIQUE : UN SECOND DOSSIER DANS LE DOSSIER


En septembre 2019, le gouvernement maltais avait institué une enquête publique indépendante sur l'assassinat. Cette enquête ne devait pas déterminer à la place des juridictions pénales qui avait matériellement assassiné Daphne Caruana Galizia. Son mandat portait notamment sur la question de savoir si des actions ou omissions de l'État avaient contribué au risque auquel elle était exposée ou avaient empêché la prise de mesures raisonnables destinées à la protéger.


Les documents officiels de l'enquête précisent clairement cette distinction.

L'enquête devait notamment déterminer si une entité de l'État savait ou aurait dû savoir qu'il existait un risque réel et immédiat pour la vie de la journaliste et si des mesures raisonnables avaient été prises pour éviter ce risque. Cette approche est fondamentale. Elle signifie qu'une responsabilité de l'État pouvait être examinée indépendamment de la démonstration d'une participation directe de l'État à l'assassinat.


CHAPITRE XXIII

2021 — LA CONCLUSION HISTORIQUE SUR LA RESPONSABILITÉ DE L’ÉTAT


Les conclusions de l'enquête publique de 2021 ont profondément modifié la compréhension institutionnelle de l'affaire. Le rapport a conclu que l'État maltais devait assumer une responsabilité dans les circonstances ayant entouré l'assassinat, notamment en raison d'un climat d'impunité généré aux plus hauts niveaux et de l'incapacité des institutions à reconnaître et prévenir suffisamment le risque auquel Daphne Caruana Galizia était exposée.


Cette conclusion ne doit pas être interprétée comme une constatation judiciaire selon laquelle l'État maltais aurait directement ordonné l'assassinat. Il s'agit d'une conclusion sur le fonctionnement institutionnel de l'État, ses omissions et son environnement de gouvernance. L'OMSAC considère cette distinction comme essentielle.


Responsabilité pénale individuelle

Elle exige la démonstration des éléments constitutifs d'une infraction à l'encontre d'une personne déterminée.


Responsabilité institutionnelle

Elle peut résulter d'une accumulation d'actions, d'omissions, de défaillances, de conflits d'intérêts ou de dysfonctionnements systémiques.

Le rapport public d'enquête a précisément déplacé une partie du débat vers ce deuxième niveau.


CHAPITRE XXIV

FÉVRIER 2021 — LA PREMIÈRE CONDAMNATION D’UN EXÉCUTANT


Le 23 février 2021, Vincent Muscat plaide coupable et reçoit une peine de quinze années d'emprisonnement. Cette condamnation constitue une première étape judiciaire importante. Elle confirme qu'une partie de la chaîne opérationnelle peut être judiciairement établie. Mais elle laisse ouvertes les questions situées au-dessus de l'exécution matérielle. L'affaire ne peut donc pas être considérée comme définitivement élucidée par cette seule condamnation.


CHAPITRE XXV

OCTOBRE 2022 — LES FRÈRES DEGIORGIO


Le 14 octobre 2022, Alfred et George Degiorgio reconnaissent leur culpabilité et sont chacun condamnés à quarante années d'emprisonnement. Cette étape judiciaire consolide considérablement l'établissement de la chaîne matérielle du crime. Trois hommes sont désormais condamnés pour leur participation directe à l'assassinat. Cependant, une question demeure :

Qui se trouve au-dessus des exécutants ?


Le fait que plusieurs exécutants soient condamnés ne permet pas, à lui seul, d'identifier automatiquement un commanditaire. Il permet en revanche de consolider l'analyse de l'organisation matérielle de l'opération.


CHAPITRE XXVI

LA FOURNITURE DE L’EXPLOSIF : UNE DEUXIÈME CHAÎNE CRIMINELLE

Une évolution majeure intervient ensuite avec le dossier relatif à Robert Agius et Jamie Vella. En 2025, les deux hommes sont condamnés à la réclusion à perpétuité après avoir été reconnus coupables d'avoir fourni l'explosif utilisé dans l'assassinat.


Cette condamnation est particulièrement importante pour l'analyse OMSAC.

Elle démontre que la structure matérielle du crime ne se limite pas aux trois hommes qui ont directement exécuté l'opération. Une fonction supplémentaire — l'approvisionnement du dispositif explosif — a fait l'objet d'une procédure judiciaire distincte.


La représentation simpliste :

Commanditaire → trois tueurs doit donc être remplacée par une représentation plus complexe :

Décision présumée

↓

Intermédiation présumée

↓

Financement présumé

↓

Approvisionnement en explosifs

↓

Préparation logistique

↓

Surveillance de la cible

↓

Installation du dispositif

↓

Déclenchement

Cette représentation ne constitue pas une conclusion judiciaire sur l'identité de chaque niveau.

Elle constitue un modèle d'analyse criminelle permettant de comprendre pourquoi l'affaire ne peut être réduite à la seule identité des exécutants.


CHAPITRE XXVII

LA QUESTION DU FINANCEMENT

Le financement allégué constitue l'un des axes les plus sensibles du dossier.

Au cours de la procédure contre Yorgen Fenech, l'accusation a soutenu que celui-ci aurait versé 150 000 euros à Melvin Theuma afin d'organiser l'assassinat.

Theuma a présenté ce paiement comme lié à l'opération criminelle. Fenech a reconnu avoir remis de l'argent, mais a contesté la finalité attribuée à ces fonds. Cette contradiction est capitale.


Dans une investigation financière, il ne suffit pas de démontrer :

Personne A → remet de l'argent → à personne B.

Il faut déterminer :

  1. la date du transfert ;

  2. le montant exact ;

  3. la provenance des fonds ;

  4. le mode de transfert ;

  5. les intermédiaires ;

  6. les bénéficiaires finaux ;

  7. la justification apparente du paiement ;

  8. la justification réelle alléguée ;

  9. les communications associées ;

  10. les événements précédant et suivant le paiement.

L'argent constitue souvent l'un des éléments les plus objectifs d'une enquête criminelle.

Mais seulement lorsque son origine et sa destination peuvent être démontrées.


CHAPITRE XXVIII

17 BLACK — L’AXE ÉCONOMIQUE

L'intérêt porté par Daphne Caruana Galizia à 17 Black constitue l'un des éléments économiques les plus importants du dossier. Après l'assassinat, il est apparu que Yorgen Fenech était propriétaire de cette société. La question n'est toutefois pas simplement de savoir à qui appartenait 17 Black.

L'analyse doit porter sur :

  • sa création ;

  • sa structure juridique ;

  • ses comptes ;

  • ses flux financiers ;

  • ses bénéficiaires ;

  • ses relations commerciales ;

  • ses relations avec Electrogas ;

  • ses éventuelles relations avec des responsables politiques ;

  • les raisons de l'intérêt particulier que la journaliste lui accordait.


L'objectif n'est pas de transformer chaque relation commerciale en accusation.

L'objectif est d'établir la cartographie complète des intérêts économiques entourant le dossier.


CHAPITRE XXIX

ELECTROGAS — LE CONTEXTE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE

L'analyse d'Electrogas est indissociable de la compréhension du contexte dans lequel Daphne Caruana Galizia travaillait. Le dossier fait apparaître des relations entre de puissants intérêts économiques et des responsables politiques.

L'un des points importants concerne la relation entre Yorgen Fenech, 17 Black et l'environnement économique entourant Electrogas.


L'ancien chef de cabinet du Premier ministre, Keith Schembri, a reconnu lors de l'enquête publique avoir su que Fenech était propriétaire de 17 Black et avoir informé Joseph Muscat de cette information. Il a également indiqué ne pas se souvenir précisément de la date à laquelle cette information avait été communiquée. Ces déclarations doivent être distinguées de toute accusation de participation à l'assassinat. Elles sont néanmoins importantes pour l'analyse du contexte institutionnel.


CHAPITRE XXX

KEITH SCHEMBRI — L’AXE DES HYPOTHÈSES CONTRADICTOIRES


Le nom de Keith Schembri occupe une place particulière dans le dossier.

D'une part, il apparaît dans le contexte des relations politiques et économiques étudiées autour de 17 Black et d'Electrogas. D'autre part, lors du procès de Yorgen Fenech en 2026, la défense a développé l'hypothèse selon laquelle Schembri aurait pu être le véritable commanditaire.


Cette affirmation relève de la stratégie de défense et ne constitue pas une conclusion judiciaire. Keith Schembri a nié toute implication et n'a pas été inculpé pour l'assassinat. La police a également indiqué durant le procès que Schembri n'avait jamais été considéré comme suspect. L'OMSAC considère donc qu'il serait méthodologiquement incorrect de présenter Schembri comme le commanditaire.


En revanche, il serait tout aussi incorrect de transformer son nom en un élément définitivement exclu de toute analyse simplement parce qu'aucune inculpation n'a été prononcée. La bonne approche consiste à classer cet axe comme :

ÉLÉMENT À EXAMINER / ALLÉGATION NON ÉTABLIE JUDICIAIREMENT.


CHAPITRE XXXI

LE RÔLE DE MELVIN THEUMA


Melvin Theuma constitue une figure centrale de la reconstruction judiciaire. Il s'est présenté comme intermédiaire dans l'organisation du meurtre et a obtenu une immunité en échange de sa coopération. Son témoignage a joué un rôle déterminant dans l'accusation portée contre Fenech. Mais son statut impose une prudence particulière.


Un intermédiaire impliqué dans une opération criminelle peut être :

  • témoin ;

  • participant ;

  • bénéficiaire ;

  • facilitateur ;

  • détenteur d'informations ;

  • ou combinaison de plusieurs de ces fonctions.


Son témoignage doit donc être analysé avec plusieurs outils de contrôle :

Cohérence interne

Les différentes versions doivent-elles être compatibles ?

Cohérence temporelle

Les dates et horaires sont-ils compatibles avec les autres éléments ?

Cohérence financière

Les paiements évoqués peuvent-ils être retrouvés ?

Cohérence téléphonique

Les communications existent-elles ?

Cohérence géographique

Les déplacements sont-ils compatibles ?

Cohérence comportementale

Les actes des personnes concernées correspondent-ils aux déclarations ?

Cette méthode constitue un principe fondamental de toute investigation sérieuse.


CHAPITRE XXXII

2025 — LA CONDAMNATION DES FOURNISSEURS DE LA BOMBE

La condamnation de Robert Agius et Jamie Vella en 2025 ajoute une pièce déterminante à la reconstruction de la chaîne matérielle. Le jury les reconnaît coupables d'avoir fourni les explosifs utilisés pour assassiner Daphne Caruana Galizia. Ils sont ensuite condamnés à la réclusion à perpétuité. L'importance de cette condamnation dépasse la peine elle-même. Elle démontre que la préparation de l'assassinat comportait une chaîne d'approvisionnement distincte des personnes ayant directement procédé à l'attentat. Pour l'OMSAC, cette donnée doit être intégrée à toute analyse de criminalité organisée.


CHAPITRE XXXIII

2026 — LE PROCÈS DE YORGEN FENECH

Le procès de Yorgen Fenech débute finalement en juillet 2026, près de neuf années après l'assassinat. Fenech est poursuivi pour complicité de meurtre et association criminelle relativement à l'assassinat de Daphne Caruana Galizia.

Il nie les accusations. L'accusation soutient notamment qu'il aurait commandité et financé l'opération par l'intermédiaire de Melvin Theuma.


La défense conteste cette version et attaque notamment la crédibilité de Theuma.

Elle développe également une théorie alternative impliquant Keith Schembri.

Le procès constitue ainsi le premier examen judiciaire complet de la question de savoir si Fenech peut être considéré comme le commanditaire de l'assassinat.


CHAPITRE XXXIV

2 SEPTEMBRE 2026 — L’ACQUITTEMENT DE YORGEN FENECH

Le 2 septembre 2026, Yorgen Fenech est acquitté par le jury. Le verdict est rendu à une majorité de huit voix contre une.Cette décision constitue un tournant majeur. Elle signifie juridiquement que l'accusation n'a pas obtenu la majorité requise pour établir sa culpabilité au-delà du standard applicable au procès pénal. L'OMSAC insiste sur un point essentiel :

Un acquittement n'est pas une déclaration judiciaire identifiant un autre commanditaire.

Il ne signifie pas que Keith Schembri est responsable. Il ne signifie pas que Melvin Theuma a nécessairement menti sur l'ensemble de ses déclarations. Il ne signifie pas que les questions financières sont closes. Il signifie que la culpabilité pénale de Yorgen Fenech pour les charges soumises au jury n'a pas été établie au terme de ce procès. Cette distinction est juridiquement fondamentale.


CHAPITRE XXXV

L’APRÈS-VERDICT : UNE NOUVELLE PHASE D’INVESTIGATION

Le verdict du 2 septembre ne clôt pas nécessairement l'ensemble des questions judiciaires. Le gouvernement maltais a indiqué que le juge avait ordonné que certains éléments de témoignage produits pendant le procès soient transmis à deux enquêtes magistérielles en cours afin de déterminer si des tiers pourraient éventuellement faire l'objet de procédures pénales.


Cette décision est particulièrement importante. Elle signifie que le système judiciaire lui-même reconnaît la nécessité de poursuivre l'examen de certains éléments apparus pendant le procès. L'OMSAC considère cette évolution comme une étape à surveiller attentivement. Elle ouvre notamment plusieurs axes :

Axe 1 — Nouveaux protagonistes

Des personnes non poursuivies pourraient-elles être identifiées ?

Axe 2 — Nouvelles responsabilités

Certains éléments pourraient-ils justifier des investigations supplémentaires ?

Axe 3 — Fiabilité des témoignages

Certains témoignages doivent-ils être réévalués à la lumière du verdict ?

Axe 4 — Éléments matériels

Des données financières, téléphoniques ou numériques peuvent-elles encore être exploitées ?

Axe 5 — Chaîne de commandement

Le véritable donneur d'ordre peut-il être juridiquement établi ?


CHAPITRE XXXVI

LA QUESTION DU COMMANDITAIRE : LE GRAND VIDE DU DOSSIER

Après les condamnations successives des exécutants et des fournisseurs de l'explosif, une question centrale demeure. Qui a décidé que Daphne Caruana Galizia devait mourir ? Cette question est aujourd'hui plus complexe qu'avant le procès Fenech. Avant le verdict, l'accusation soutenait une hypothèse précise.

Le 2 septembre 2026, cette hypothèse n'a pas été retenue par le jury pour établir la culpabilité pénale de Fenech. Il faut donc éviter deux conclusions extrêmes.

Première conclusion erronée :

« Fenech a été acquitté, donc l'affaire est terminée. »

Non.

Deuxième conclusion erronée :

« Fenech a été acquitté, donc une autre personne est forcément le commanditaire. »

Non plus.

La conclusion rigoureuse est la suivante :

La chaîne matérielle de l'assassinat a fait l'objet de plusieurs condamnations, mais la question de la responsabilité pénale du commanditaire demeure juridiquement non résolue.

C'est précisément ce vide qui justifie la poursuite d'une analyse indépendante, rigoureuse et documentée.

CHAPITRE XXXVII

L’ANALYSE OMSAC DE LA CHAÎNE CRIMINELLE

À ce stade du dossier, l'OMSAC distingue au minimum six niveaux analytiques.

NIVEAU 1 — LA VICTIME

Daphne Caruana Galizia.

Journaliste d'investigation dont les travaux portaient notamment sur la corruption, les affaires politiques et les intérêts économiques.

NIVEAU 2 — LES EXÉCUTANTS

Les personnes condamnées pour leur participation directe à l'assassinat.

NIVEAU 3 — L’APPROVISIONNEMENT

Les personnes condamnées pour avoir fourni les explosifs.

NIVEAU 4 — L’INTERMÉDIATION

Melvin Theuma et le rôle qu'il a déclaré avoir joué.

NIVEAU 5 — LE FINANCEMENT ET LE COMMANDITAIRE

La question de l'origine des fonds, de leur destination et de l'identité de celui qui aurait ordonné l'assassinat.

NIVEAU 6 — L’ENVIRONNEMENT INSTITUTIONNEL

Les relations politiques, économiques, administratives et institutionnelles qui entouraient la journaliste et les acteurs du dossier.

Ces six niveaux ne doivent pas être confondus.

Ils doivent être étudiés séparément puis confrontés.


CHAPITRE XXXVIII

L’ANALYSE DU RISQUE AVANT LE 16 OCTOBRE 2017

L'un des enseignements les plus importants de l'enquête publique est la nécessité d'étudier non seulement le jour du meurtre, mais également la période qui l'a précédé. Dans les dossiers d'assassinat ciblé d'un journaliste ou d'un lanceur d'alerte, les signaux d'alerte peuvent apparaître longtemps avant le passage à l'acte. Ils peuvent prendre différentes formes :

  • menaces directes ;

  • campagnes de dénigrement ;

  • procédures judiciaires répétées ;

  • pressions financières ;

  • surveillance ;

  • intimidation ;

  • attaques numériques ;

  • divulgation d'informations personnelles ;

  • menaces contre la famille ;

  • tentatives d'isolement ;

  • pressions professionnelles.

L'enquête publique maltaise a précisément examiné plusieurs de ces dimensions.

L'enseignement OMSAC est clair :

La prévention d'un assassinat politique ou criminel commence par l'identification du risque, et non par l'enquête ouverte après le crime.

CHAPITRE XXXIX

DE L’ASSASSINAT INDIVIDUEL À LA QUESTION DE L’ÉTAT DE DROIT

L'affaire Daphne Caruana Galizia a progressivement cessé d'être uniquement une affaire criminelle. Elle est devenue une affaire européenne de :

  • liberté de la presse ;

  • protection des journalistes ;

  • corruption ;

  • criminalité organisée ;

  • transparence financière ;

  • conflits d'intérêts ;

  • responsabilité politique ;

  • indépendance institutionnelle ;

  • efficacité judiciaire ;

  • lutte contre l'impunité.


Le Conseil de l'Europe poursuit d'ailleurs en 2026 un travail spécifique consacré à la mise en œuvre encore incomplète des suites de l'affaire. Sa rapporteure, Shami Chakrabarti, a souligné en septembre 2026 que, près de neuf ans après l'assassinat, les commanditaires n'avaient toujours pas été tenus responsables et a rappelé les conclusions de l'enquête publique sur la responsabilité de l'État maltais. Cette dimension internationale confirme que l'affaire ne peut plus être considérée comme une question strictement nationale.


CHAPITRE XL

LES QUESTIONS AUXQUELLES L’OMSAC ESTIME QU’IL FAUT ENCORE RÉPONDRE

À l'issue de cette chronologie, le Département Intégrité et Investigations de l'OMSAC identifie plusieurs questions majeures.

  1. Qui a pris la décision finale d'éliminer Daphne Caruana Galizia ?

  2. Quelle était la motivation exacte du commanditaire ?

  3. Quel était le rôle précis de Melvin Theuma dans la chaîne de décision ?

  4. Quelle était l'origine exacte des fonds utilisés ou allégués comme paiement ?

  5. Quel était le circuit financier complet ?

  6. Existe-t-il des éléments indépendants corroborant les déclarations des différents protagonistes ?

  7. Pourquoi certaines pistes ont-elles été privilégiées par rapport à d'autres ?

  8. Pourquoi certaines personnes n'ont-elles jamais été considérées comme suspectes ?

  9. Quels éléments techniques et numériques demeurent encore exploitables ?

  10. Existe-t-il des communications ou relations financières qui n'ont pas encore été suffisamment exploitées ?

  11. Quelle était exactement la relation entre les différents acteurs économiques et politiques présents dans le dossier ?

  12. Dans quelle mesure les institutions maltaises ont-elles effectivement mis en œuvre les recommandations de l'enquête publique ?

  13. Quels mécanismes auraient pu permettre de prévenir l'assassinat ?

  14. Quelles protections supplémentaires doivent être mises en place pour les journalistes enquêtant sur la corruption et la criminalité organisée ?


CHAPITRE XLI

CONSTAT INTERMÉDIAIRE DE L’OMSAC

Après analyse de la chronologie, l'OMSAC considère que l'affaire Daphne Caruana Galizia ne peut être réduite à une seule question :

« Qui a tué la journaliste ? »

La question doit être élargie.

Il faut demander :

Qui a voulu sa disparition ?
Pourquoi ?
Qui a organisé l'opération ?
Qui l'a financée ?
Qui a fourni les moyens ?
Qui a facilité l'opération ?
Qui savait ?
Qui aurait dû savoir ?
Qui pouvait prévenir le crime ?
Et pourquoi cette prévention n'a-t-elle pas été suffisamment efficace ?

C'est seulement en répondant à l'ensemble de ces questions que l'on peut prétendre avoir compris une affaire de cette complexité.

CONCLUSION DE LA PARTIE III

La chronologie reconstruite par l'OMSAC fait apparaître une progression particulièrement significative.

2017 : assassinat.

2017 : identification des premiers exécutants.

2019 : arrestation de Yorgen Fenech et crise politique majeure.

2019–2020 : apparition du témoignage de Melvin Theuma et approfondissement de la piste du commanditaire.

2021 : première condamnation d'un exécutant et publication des conclusions de l'enquête publique.

2022 : condamnation des frères Degiorgio.

2025 : condamnation des fournisseurs de l'explosif.

2026 : procès de Yorgen Fenech.

2 septembre 2026 : acquittement de Fenech.

Septembre 2026 : nouvelles interrogations judiciaires et poursuite du travail européen sur la mise en œuvre des recommandations.


La chronologie démontre donc une réalité essentielle :

Le dossier criminel a progressé.

Mais :

La compréhension complète de la chaîne de commandement demeure inachevée.

Et surtout : La question institutionnelle soulevée par l'enquête publique demeure distincte de la question de la culpabilité pénale individuelle. Pour l'OMSAC, cette distinction constitue l'une des clés permettant d'aborder le dossier avec rigueur, indépendance et responsabilité.


La prochaine partie du présent rapport sera consacrée à la cartographie des acteurs, des relations, des intérêts économiques, des structures financières et des connexions institutionnelles, avec une approche spécifique du Département Intégrité et Investigations destinée à distinguer les faits établis, les relations documentées, les conflits potentiels, les allégations et les hypothèses qui nécessitent encore vérification.


Département Intégrité et Investigations

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Clause de responsabilité et portée juridique

Nos rapports et enquêtes sont fondées sur des informations accessibles, des recoupements factuels et des analyses professionnelles. Elles ne constituent en aucun cas des enquêtes judiciaires, policières ou administratives, ni des décisions de justice.

Conformément aux statuts de l’OMSAC, nos missions officielles sont la lutte contre la corruption, la criminalité, le trafic d’influence, la fuite des capitaux, le blanchiment d’argent, la défense des droits de l’homme, la traite des êtres humains, l’immigration clandestine et la protection de la liberté d’expression à l’échelle mondiale.

L’OMSAC mène ses propres enquêtes et investigations. Lorsqu’elle reçoit des informations ou des alertes, celles-ci sont analysées, étudiées et expertisées par le Département Intégrité et Investigations, en coordination avec le Département Juridique. Selon la gravité et la nature des faits constatés, ces départements décident de la transmission des dossiers aux institutions sécuritaires ou judiciaires compétentes du pays concerné. À partir de ce point, la mission de l’OMSAC prend fin.

L’OMSAC n’est ni une autorité de poursuite, ni un organe juridictionnel, ni un service de police ou de renseignement. Les constats, opinions et conclusions exprimés sur ces pages ne sauraient être assimilés à des accusations pénales, à des jugements de culpabilité ou à des décisions judiciaires. Toute responsabilité pénale, disciplinaire ou administrative relève exclusivement des institutions légalement compétentes, conformément au droit national et international applicable.

Les personnes ou entités mentionnées sur ces pages bénéficient pleinement de la présomption d’innocence et des droits fondamentaux garantis par le droit international. Ces documents ont pour unique objectif de contribuer au débat public, à la transparence institutionnelle et à l’amélioration de la gouvernance, dans le strict respect des cadres légaux et des normes internationales.

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