Espionnage présumé : le renseignement marocain aurait surveillé les agents espagnols chargés de sa formation


11 novembre 2025. Le ministre espagnol de l'Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, remet à Abdellatif Hammouchi, directeur général de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) du Maroc, la Grand-Croix de l'Ordre du Mérite de la Garde civile. (Crédit photo : ministère espagnol de l'Intérieur.)
En 2021, l’Espagne et le Maroc connaissent la pire crise diplomatique de leur histoire récente. Dans le cadre des accords d’Abraham, le Maroc reconnaît Israël ; en échange, Donald Trump reconnaît la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, ancienne province espagnole que l’ONU considère toujours comme un territoire non autonome.
Cette crise diplomatique entre les deux pays est suivie par une crise migratoire orchestrée par les services de renseignement marocains dans l’enclave espagnole de Ceuta, à la frontière avec le Maroc, puis par un massacre à la frontière séparant Melilla (Espagne) et Nador (Maroc) en juin 2022. Le gouvernement de Pedro Sánchez évite toute confrontation avec ses homologues marocains et qualifie ce pays d’« ami », d’« allié » et de « partenaire stratégique ».
Notre enquête met en lumière la face cachée des relations entre les deux pays, en se concentrant notamment sur la coopération sécuritaire entre la Guardia Civil, la gendarmerie espagnole, et le service de renseignement intérieur marocain, la DGST.
Les origines de cette histoire remontent à 2011. Cette année-là, après que le groupe séparatiste basque ETA a annoncé la fin définitive de son activité armée, les services de renseignement espagnols changent de cible. Le djihadisme devient l’objectif numéro un. C’est un basculement important, et difficile à mettre en œuvre. Les réseaux djihadistes sont complexes, avec des ramifications internationales qui nécessitent une collaboration étroite entre services.
Raison pour laquelle en 2014, la Guardia Civil espagnole lance une nouvelle collaboration avec la puissante agence de renseignement intérieur au Maroc, la DGST, qui était jusqu’à récemment davantage en lien avec le service de renseignement national espagnol, El Centro Nacional de Inteligencia (CNI).
Selon plusieurs sources, cette collaboration s’est élargie au fil des visites officielles en matière d’antiterrorisme et des missions d’entraînement des deux côtés du détroit de Gibraltar.
Depuis, la Guardia Civil a construit de fortes relations professionnelles ainsi qu’une sympathie partagée avec les officiels haut placés de la DGST et son directeur Abdellatif Hammouchi. La coopération mutuelle ne se limite pas à des opérations bilatérales et des réunions institutionnelles, mais implique aussi des visites régulières d’agents de la Guardia Civil à Rabat.
Par la suite, des techniciens du Groupe d’appui opérationnel (GAO), unité spécialisée de la Guardia Civil, tous francophones, ont organisé sur place des sessions de formation pour enseigner à leurs homologues marocains les méthodes de renseignement et de surveillance utilisées en Espagne. Elles ont été suivies d’opérations conjointes de lutte antiterroriste et contre l’immigration clandestine. Des canaux de communication informels ont également été mis à contribution, notamment un groupe WhatsApp commun, selon des sources proches du dossier.
Des agents de la DGST ont été reçus à Ceuta, ville autonome espagnole située sur la côte nord-africaine, ainsi que dans les villes espagnoles de Málaga, Marbella et Madrid, entre autres. Des photos prises en 2017 et 2018, non publiées ici pour des raisons de sécurité, attestent de plusieurs visites au stade du Real Madrid, au siège du GAO dans la capitale espagnole, à Ceuta et à Puerto Banús, le port de plaisance de luxe de Marbella.



La confiance ne s’est pas installée du jour au lendemain, mais dès 2017, la DGST et la Guardia Civil entretenaient déjà une relation solide et cordiale. Une douzaine de photos de cette période témoignent de la proximité entre agents espagnols et marocains : on les y voit poser en souriant, plaisanter, partager des moments informels et des dîners.
Cette complicité perdure aujourd’hui. Le 2 juillet 2026, Hammouchi, chef de la DGST, a ainsi reçu une délégation espagnole de haut niveau conduite par le général Luis Peláez Piñeiro, plus haut responsable du renseignement au sein de la Garde civile. En novembre 2025, le ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska lui avait déjà remis la Grand-Croix du Mérite de la Garde civile.

Cette enquête se penche sur le revers de la médaille.
Derrière la proximité apparente entre les deux institutions se cache une histoire de « trahison », selon les mots d’un haut responsable de la Guardia Civil après avoir pris connaissance des conclusions du consortium dirigé par Forbidden Stories. Cette source a joué un rôle clé dans la mise en place de la coopération entre la Guardia Civil et la DGST.
Cet article s’appuie sur des documents et des photographies divulgués, ainsi que sur des informations fournies et recoupées par plusieurs sources issues des services de renseignement : un ancien agent de la DGST, deux agents de la Guardia Civil, un officier de la Police nationale espagnole et un agent du CNI. Chacune de ces sources a pris part directement aux événements décrits et a fourni des éléments qui corroborent les faits exposés ici. Les preuves ont fait l’objet d’une expertise technique par le Security Lab d’Amnesty International, qui en a confirmé l’authenticité.
«Nous espionnons tout le monde», a affirmé Safir*, un ancien agent de la DGST. Selon lui, les services de renseignement marocains ont accédé, sans laisser de trace, aux communications des agents de la Guardia Civil pendant leur séjour au Maroc pour former les espions du roi Mohammed VI. « Au cas où », précise-t-il.
La source a décrit le mode opératoire permettant d’accéder aux communications et aux fichiers stockés sur les téléphones de ses homologues, sur lequel s’appuie le dispositif de surveillance de masse du Maroc. Ils utiliseraient notamment des dispositifs appelés « IMSI catchers », qui imitent les antennes-relais de téléphonie mobile, pour intercepter en temps réel les données émises par les appareils à proximité, y compris les messages chiffrés. (Cette description n’a pas pu être vérifiée de manière indépendante, mais des experts en télécommunications d’Amnesty Security Lab notent que les identifiants IMSI sont couramment utilisés à des fins de surveillance opérationnelle au Maroc.)
Grâce à ces données, les services de renseignement marocains peuvent déployer leur arsenal de cyberespionnage et accéder rapidement aux communications – y compris aux messages chiffrés sur des applications comme WhatsApp et Signal – depuis n’importe quel téléphone situé sur leur territoire. La Police nationale espagnole appliquerait, selon certaines sources, des précautions plus strictes lors de ses déplacements au Maroc, notamment l’usage d’appareils distincts pour les communications sensibles et non sensibles. Les agents du GAO de la Guardia Civil, eux, n’ont pas pris pris de précautions similaires.
« Nous ne l’avons pas fait, parce que nous ne pensions pas être espionnés », a déclaré un officier supérieur du renseignement de la Garde civile. Une autre source de la même institution, impliquée dans ces échanges, a estimé que « notre méconnaissance du Maroc est un problème ». La devise du GAO est « Videre sine visum », expression latine signifiant « voir sans être vu ».
Le colonel Alberto Aguilera, l’un des officiers les plus en vue de la Guardia Civil visés par cette campagne d’espionnage, a occupé le poste d’attaché Intérieur à l’ambassade d’Espagne à Rabat entre 2012 et 2017. Il était chargé de mettre en place le Centre de coopération policière hispano-marocaine, basé à Tanger. De retour en Espagne, Aguilera a été nommé à la tête du service de renseignement de la Guardia Civil en Catalogne – mais le Maroc a continué de le surveiller : son numéro de téléphone personnel apparaît à cinq reprises sur la liste des cibles retenues par le Maroc pour la surveillance via Pegasus. Rabat a lancé le ciblage de son téléphone le 8 mars 2019.

Un ancien agent de la DGST corrobore ces faits et juge « tout à fait inhabituel » qu’un profil comme celui d’Aguilera ait ensuite été nommé à des postes de commandement liés au renseignement après avoir servi au Maroc, estimant que « cela va à l’encontre des protocoles de sécurité les plus élémentaires ». Aguilera a été promu colonel et muté à Madrid en 2024. Il dirige aujourd’hui l’unité de transformation numérique et d’innovation technologique de la Guardia Civil.
Dans ce cadre de coopération, les unités techniques de la Guardia Civil forment aux techniques de surveillance et d’intervention des agents des services de renseignement marocains, issus pour la plupart de la Direction des opérations, la branche la plus puissante de la DGST. Selon des sources impliquées, ces sessions portent notamment sur les méthodes de filature, d’infiltration, de collecte de renseignement technique et d’installation de logiciels espions sur des téléphones mobiles et dans des cybercafés.
Ces formations répondent au « besoin stratégique de maintenir de bonnes relations avec la DGST », explique une source de la Guardia Civil impliquée dans la conception et la mise en œuvre de cette feuille de route. Un principe de réciprocité : donner pour obtenir en retour.

Selon Safir, le responsable de la DGST qui supervise les agents de la Guardia Civil au Maroc se prénomme Jaouad ; il occupe un poste de haut rang au sein de la cellule de recherche. Jaouad n’est pas un fonctionnaire de bureau : sa spécialité, ce sont les opérations de terrain. Il est le bras droit du chef de la cellule de recherche, le haut responsable chargé de coordonner les arrestations, y compris celles de journalistes et de défenseurs des droits humains.
Selon Safir, Jaouad fait partie de l’un des services les plus importants du renseignement intérieur marocain, qui est chargé de surveiller et de cibler agressivement les journalistes gênants, les défenseurs des droits humains et les détracteurs du régime. Ce département a par exemple joué un rôle clé dans la surveillance, la diffamation et l’emprisonnement du journaliste Omar Radi, l’une des premières victimes de Pegasus au Maroc. Après avoir purgé une peine de prison à l’issue d’une affaire à motivation politique reposant sur des fausses accusations, Radi a pris le chemin de l’exil.
À noter : contrairement à des agences comme le CNI espagnol, le MI5 britannique ou la DGSI française, la DGST n’a pas besoin d’autorisation judiciaire pour mener une surveillance sans discernement au Maroc. Une ancienne source de la DGST confie : « Les agents de la Guardia Civil ont été surpris par nos méthodes. Ils ont été choqués de constater que nous n’avions besoin d’aucune autorisation pour espionner quelqu’un. »
La formation dispensée par la Guardia Civil se déroule en conditions réelles, dans des villes comme Fnideq, près de la frontière avec Ceuta, ainsi qu’à Tanger, Rabat, Tétouan, Nador et Marrakech. Le transfert de savoir-faire se fait à sens unique : les agents marocains ne partagent pas leurs propres techniques avec leurs homologues espagnols.
Ces sessions de formation se transforment parfois en « véritables tests ». Ce qui distinguait les exercices des opérations réelles, se souvient l’ancien agent de la DGST, ce sont « les longs délais d’attente ». La même source indique que les services de renseignement marocains ont utilisé des drones pour la première fois grâce à une formation dispensée par des agents espagnols à Málaga. Le Maroc produit aujourd’hui ces appareils avec le soutien d’Israël.
Sur ces photos internes obtenues par le consortium, les agents de la Guardia Civil enseignent des techniques à la DGST lors d’une opération et inspectent les bagages d’un présumé trafiquant d’êtres humains.
La Guardia Civil a transmis ses techniques à la DGST pour lutter contre le djihadisme et la traite des êtres humains. Ces dernières années, la coopération contre le trafic de drogue a elle aussi pris de l’importance. Mais selon un ancien agent de la DGST interrogé dans le cadre de cette enquête, les services de renseignement marocains utiliseraient également ce savoir-faire pour réprimer journalistes, défenseurs des droits humains, militants et toute personne jugée gênante pour le royaume.
Aucune preuve documentaire n’a été fournie à l’appui de cette affirmation.
Or, parmi les agents marocains travaillant avec la Guardia Civil, figurent certaines des têtes de l’appareil répressif du renseignement marocain. Les autorités marocaines ont, pour leur part, systématiquement rejeté les accusations de surveillance illégale.
Des salles de formation de la Garde civile à la persécution des dissidents
1 - Fahad, selon Safir, travaille en étroite collaboration avec des agents de la Garde civile espagnole. Selon la source de la DGST, qui a également suivi l'affaire Radi, cet officier marocain a joué un rôle clé dans les opérations de surveillance menées contre le journaliste et son entourage immédiat. « L'objectif était clair : neutraliser ses enquêtes », affirme cette ancienne source de la DGST.

Fahad (à gauche, en t-shirt bleu), lors d'un exercice avec la Garde civile espagnole au Maroc. Cet officier coordonne les opérations visant à installer des caméras cachées au domicile de journalistes, de défenseurs des droits humains et de militants sahraouis, entre autres. Il compromet également des réseaux Wi-Fi via des attaques de type « homme du milieu » (MitM) et joue un rôle clé dans le déploiement d'autres outils d'espionnage, dont NightHawk, de la société Interione.
2 - Khalid reçoit les rapports établis par le département des opérations à partir de communications interceptées par des moyens clandestins. Son unité contrôle un vaste réseau au Maroc et à l'étranger (en Mauritanie, au Nigeria et en Côte d'Ivoire, par exemple) pour diffuser de la désinformation et diffamer les détracteurs du régime. Les services de renseignement marocains inondent ainsi Internet de fausses informations en plusieurs langues. Le département de Khalid a joué un rôle clé dans le déploiement et l'exploitation de Pegasus au sein du renseignement marocain.

3 - Selon Safir, Mourad appartient à une unité rattachée à la Direction des opérations. Il a mené des attaques par usurpation d'identité contre Omar Radi et participé à l'analyse de l'un de ses téléphones. Ce fonctionnaire a également pris part à l'arrestation du journaliste et défenseur des droits humains Souleiman Raissouni. « Il n'a rien dit, il n'a rien fait, et regardez ce qu'ils lui ont fait », déclare la source.
Raissouni et sa famille ont été placés sous surveillance constante par la DGST. Plusieurs médias proches de la DGST, dont Chouf TV, Barlamane et Le360, l'ont accusé d'avoir agressé sexuellement un homme. Deux jours après la publication d'un article dans lequel Raissouni démentait ces accusations et mettait en cause les autorités marocaines, il a été arrêté et placé à l'isolement.
Il a entamé une grève de la faim et perdu 31 kg, sans recevoir aucun soin médical. Pendant son incarcération, les autorités marocaines auraient fabriqué de faux éléments de preuve contre lui et lui auraient fait croire à l'infidélité de son épouse pour le briser psychologiquement, selon l'ancien officier de la DGST. Raissouni vit aujourd'hui en exil.

Conclusion : une coopération fragilisée par la défiance
Au-delà des révélations sur Pegasus, cette affaire met en lumière une contradiction majeure : celle d'une coopération sécuritaire étroite entre l'Espagne et le Maroc, menée parallèlement à des accusations d'opérations de renseignement dirigées contre les plus hautes autorités espagnoles. Si les faits rapportés dans les enquêtes judiciaires, les témoignages et les documents cités sont confirmés, ils décrivent une relation où la confiance entre partenaires a été profondément mise à l'épreuve.
L'affaire soulève des questions fondamentales sur les limites de la coopération entre services de sécurité lorsqu'elle s'accompagne de soupçons d'espionnage, de pressions diplomatiques et d'utilisation de moyens clandestins à des fins politiques. Elle interroge également la capacité des États démocratiques à préserver leur souveraineté décisionnelle face à des opérations de renseignement susceptibles d'influencer leurs choix stratégiques.
Les épisodes de Ceuta, de Melilla, de l'affaire Pegasus et du revirement espagnol sur le Sahara occidental constituent, mis bout à bout, une succession d'événements qui continueront d'alimenter les débats politiques et judiciaires des deux côtés de la Méditerranée. Ils rappellent que, dans le domaine du renseignement, les alliances les plus étroites n'excluent ni la méfiance ni les rapports de force.
À l'heure où cette enquête est publiée, plusieurs institutions espagnoles et marocaines ainsi que les principaux responsables cités n'ont pas répondu aux sollicitations des journalistes. Il appartiendra désormais aux autorités compétentes, aux juridictions concernées et, le cas échéant, aux commissions parlementaires de déterminer les responsabilités éventuelles et d'établir les faits de manière définitive. Car, dans toute démocratie, la confiance entre États ne peut durablement reposer que sur la transparence, le respect mutuel et l'État de droit.
Pour les experts du Département de l'Intégrité et des Investigations de l'OMSAC, ainsi que pour de nombreux experts internationaux du renseignement et de la sécurité, la succession de ces affaires a profondément fragilisé la crédibilité des services de renseignement marocains auprès de certains de leurs partenaires.
Les accusations d'espionnage visant des responsables politiques alliés, les controverses liées à Pegasus, ainsi que les différentes crises diplomatiques évoquées dans cette enquête alimentent le débat sur la fiabilité de la coopération sécuritaire avec Rabat. Si ces allégations continuent d'être examinées sur les plans politique, judiciaire et médiatique, elles ont déjà eu pour effet d'éroder la confiance de plusieurs observateurs et partenaires internationaux.
Dans le domaine du renseignement, où la confiance constitue le fondement même des relations entre services, chaque suspicion de trahison peut avoir des conséquences durables sur la crédibilité des institutions concernées et sur la qualité de la coopération internationale.
José Bautista et Hicham Mansouri

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Département Intégrité et Investigations





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