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Eric Zemmour, et le danger de la prophétie autoréalisatrice...


Pour Philippe Corcuff, la dynamique actuelle autour de Zemmour (sondages en progression, débats avec Mélenchon et Onfray, soutien de Jean-Marie Le Pen…) contient les germes d’une légitimation de sa candidature et rend l’improbable possible : sa victoire le 24 avril 2022.


« Énoncé performatif, la pré-vision politique est, par soi, une pré-diction qui vise à faire advenir ce qu’elle énonce ; elle contribue pratiquement à la réalité de ce qu’elle annonce par le fait de l’énoncer, de le pré-voir et de la faire pré-voir, de le rendre concevable et surtout croyable et de créer ainsi la représentation et la volonté collectives qui peuvent contribuer à le produire. »Pierre Bourdieu, « Décrire et prescrire. Note sur les conditions de possibilité et les limites de l’efficacité politique », mai 1981.


La candidature présidentielle d’Éric Zemmour était, il y a encore quelque temps, un objet de plaisanteries. Ce serait une erreur de persister dans cette voie. Après Donald Trump, et l’incrédulité de la gauche américaine jusqu’au moment même de son élection, qui peut encore dire « never » quant aux risques que fait porter une telle candidature ? Or, autour de Zemmour, avec les épisodes « sondages », « Mélenchon », « Onfray » et « Le Pen », une prophétie autoréalisatrice pourrait s’enclencher.


Ultraconservatisme, confusionnisme, identitarisme

L’ultraconservatisme se présente comme un ensemble composite de bricolages idéologiques associant des xénophobies diverses, du sexisme et de l’homophobie dans un cadre nationaliste fantasmant « un peuple » homogène culturellement, un peuple-nation. Sa dynamique bénéficie du fort recul du clivage gauche/droite en général, de la profonde crise de la notion de « gauche » en particulier.


Un aspect peu souvent vu de cette crise concerne la dissociation d’un des piliers intellectuels historiques de la gauche : le couple critique sociale -émancipation. A la place d’une critique des inégalités, des dominations et des discriminations ouvrant sur un horizon d’émancipation sociale, à la fois individuelle et collective, monte un hypercriticisme dit « antisystème », à tonalités complotistes, se focalisant superficiellement sur la mise en cause du « politiquement correct » et surpersonnalisant l’objet de la critique (Emmanuel Macron tout particulièrement aujourd’hui).


Trump ou Zemmour ne sont-ils pas devenus des champions de la critique ? Or, cet hypercriticisme n’est plus connecté à l’émancipation, mais à la justification de discriminations, à travers notamment la dénonciation du « lobby antiraciste », du « lobby féministe » ou du « lobby gay ».


Se réclamant initialement de la tradition gaulliste, et de deux figures du « souverainisme » plus proches de nous, Philippe Seguin et Jean-Pierre Chevènement, Zemmour a fait un saut dans l’abject à partir de 2014 en réhabilitant le maréchal Pétain, via des déformations de la vérité historique à propos de sa supposée « protection » des Juifs français sous l’Occupation. Parce que doté publiquement d’une identité juive, Zemmour escamote ainsi avec davantage d’efficacité la forte composante antisémite d’un nationalisme français dont il constitue aujourd’hui un des principaux porte-parole.


Sa vision unifiée du Mal est alors largement concentrée sur une représentation essentialiste des « musulmans ». Il a d’ailleurs été condamné à plusieurs reprises par la justice pour des propos à l’égard des « Arabes », des « noirs » et des « musulmans ». Une acrimonie à l’égard des femmes et des homosexuels (qu’il a mise en sourdine au cours de sa précampagne présidentielle) s’est imbriquée à son islamophobie et à sa négrophobie à partir des années 2010.


La dynamique de cet ultraconservatisme renouvelé est appuyée de manière involontaire par le développement à gauche d’une autre « formation discursive », qui en légitime certains thèmes de manière soft. Il s’agit du confusionnisme, composé d’interférences entre des postures et des thèmes d’extrême droite, de droite, du centre droit macronien, de la gauche modérée dite « républicaine » et de la gauche radicale.


Ultraconservatisme et confusionnisme sont eux-mêmes affectés par des intersections avec un autre espace rhétorique, très présent à l’échelle internationale : l’identitarisme. L’identitarisme, c’est en quelque sorte une pathologie de l’identité. C’est une tendance à la réduction des personnes et des groupes à une identité principale, homogène et fermée, par exemple une identité nationale ou une identité religieuse ; une identité positive valorisée ou une identité négative dénoncée.


Les sondages reflètent une surmédiatisation

Un sondage, réalisé entre le 17 et le 20 septembre 2021 par Harrris Interactive pour Challenges sur un échantillon de 1314 personnes et publié le 21 septembre, donne pour le 1er tour de la présidentielle :

  • 18 % à Marine Le Pen en baisse ;

  • 14 % à Xavier Bertrand ;

  • 11 % à Jean-Luc Mélenchon (1er candidat à gauche) ;

  • et 11 % à Éric Zemmour.

Celui réalisé par le même institut du 24 au 27 septembre, encore pour Challenges, publié le 28 septembre et concernant 1379 personnes, a comme résultats :


« Énoncé performatif, la pré-vision politique est, par soi, une pré-diction qui vise à faire advenir ce qu’elle énonce ; elle contribue pratiquement à la réalité de ce qu’elle annonce par le fait de l’énoncer, de le pré-voir et de la faire pré-voir, de le rendre concevable et surtout croyable et de créer ainsi la représentation et la volonté collectives qui peuvent contribuer à le produire. »Pierre Bourdieu, « Décrire et prescrire. Note sur les conditions de possibilité et les limites de l’efficacité politique », mai 1981.

La candidature présidentielle d’Éric Zemmour était, il y a encore quelque temps, un objet de plaisanteries. Ce serait une erreur de persister dans cette voie. Après Donald Trump, et l’incrédulité de la gauche américaine jusqu’au moment même de son élection, qui peut encore dire « never » quant aux risques que fait porter une telle candidature ? Or, autour de Zemmour, avec les épisodes « sondages », « Mélenchon », « Onfray » et « Le Pen », une prophétie autoréalisatrice pourrait s’enclencher.

Selon notre décompte, Zemmour et Onfray sont d’accord sur 92,7 % des sujets

Ultraconservatisme, confusionnisme, identitarisme

Dans mon livre La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées (Textuel, mars 2021), je montre que Zemmour est un des principaux idéologues d’une « formation discursive » (notion empruntée à Michel Foucault) ultraconservatrice, qui ne cesse de prospérer depuis le milieu des années 2000 dans l’espace public en France.

La suite après la publicité

L’ultraconservatisme se présente comme un ensemble composite de bricolages idéologiques associant des xénophobies diverses, du sexisme et de l’homophobie dans un cadre nationaliste fantasmant « un peuple » homogène culturellement, un peuple-nation. Sa dynamique bénéficie du fort recul du clivage gauche/droite en général, de la profonde crise de la notion de « gauche » en particulier.

Un aspect peu souvent vu de cette crise concerne la dissociation d’un des piliers intellectuels historiques de la gauche : le couple critique sociale -émancipation. A la place d’une critique des inégalités, des dominations et des discriminations ouvrant sur un horizon d’émancipation sociale, à la fois individuelle et collective, monte un hypercriticisme dit « antisystème », à tonalités complotistes, se focalisant superficiellement sur la mise en cause du « politiquement correct » et surpersonnalisant l’objet de la critique (Emmanuel Macron tout particulièrement aujourd’hui). Trump ou Zemmour ne sont-ils pas devenus des champions de la critique ? Or, cet hypercriticisme n’est plus connecté à l’émancipation, mais à la justification de discriminations, à travers notamment la dénonciation du « lobby antiraciste », du « lobby féministe » ou du « lobby gay ».

Se réclamant initialement de la tradition gaulliste, et de deux figures du « souverainisme » plus proches de nous, Philippe Seguin et Jean-Pierre Chevènement, Zemmour a fait un saut dans l’abject à partir de 2014 en réhabilitant le maréchal Pétain, via des déformations de la vérité historique à propos de sa supposée « protection » des Juifs français sous l’Occupation. Parce que doté publiquement d’une identité juive, Zemmour escamote ainsi avec davantage d’efficacité la forte composante antisémite d’un nationalisme français dont il constitue aujourd’hui un des principaux porte-parole. Sa vision unifiée du Mal est alors largement concentrée sur une représentation essentialiste des « musulmans ». Il a d’ailleurs été condamné à plusieurs reprises par la justice pour des propos à l’égard des « Arabes », des « noirs » et des « musulmans ». Une acrimonie à l’égard des femmes et des homosexuels (qu’il a mise en sourdine au cours de sa précampagne présidentielle) s’est imbriquée à son islamophobie et à sa négrophobie à partir des années 2010.

La dynamique de cet ultraconservatisme renouvelé est appuyée de manière involontaire par le développement à gauche d’une autre « formation discursive », qui en légitime certains thèmes de manière soft. Il s’agit du confusionnisme, composé d’interférences entre des postures et des thèmes d’extrême droite, de droite, du centre droit macronien, de la gauche modérée dite « républicaine » et de la gauche radicale.

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Ultraconservatisme et confusionnisme sont eux-mêmes affectés par des intersections avec un autre espace rhétorique, très présent à l’échelle internationale : l’identitarisme. L’identitarisme, c’est en quelque sorte une pathologie de l’identité. C’est une tendance à la réduction des personnes et des groupes à une identité principale, homogène et fermée, par exemple une identité nationale ou une identité religieuse ; une identité positive valorisée ou une identité négative dénoncée.

Genre, race, identité... Elisabeth Roudinesco et Sandra Laugier s’expliquent

Les sondages reflètent une surmédiatisation

Un sondage, réalisé entre le 17 et le 20 septembre 2021 par Harrris Interactive pour Challenges sur un échantillon de 1314 personnes et publié le 21 septembre, donne pour le 1er tour de la présidentielle :

  • 18 % à Marine Le Pen en baisse ;

  • 14 % à Xavier Bertrand ;

  • 11 % à Jean-Luc Mélenchon (1er candidat à gauche) ;

  • et 11 % à Éric Zemmour.

Celui réalisé par le même institut du 24 au 27 septembre, encore pour Challenges, publié le 28 septembre et concernant 1379 personnes, a comme résultats :

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  • 16 % pour Le Pen ;

  • 14 % pour Bertrand ;

  • 13 % pour Zemmour ;

  • 13 % pour Mélenchon.

Enfin, un sondage réalisé du 29 au 30 septembre sur 1500 personnes par Ipsos Sopra-Steria pour France Info et Le Parisien et publié le 1er octobre indique :

  • 16 % pour Le Pen ;

  • 15 % pour Zemmour ;

  • 14 % pour Bertrand ;

  • et 9 % pour Mélenchon, au coude-à-coude avec Yannick Jadot.

Cette valse des sondages à sept mois de la présidentielle, bien avant le démarrage de la campagne officielle, alors qu’on n’a souvent affaire qu’à des pré-candidats incertains, a de quoi donner le tournis. Comme l’ont montré les travaux démystificateurs de la science politique critique, dans le sillage des analyses initiées par Pierre Bourdieu, ces sondages n’informent pas sur les intentions de vote des électeurs.


Ils nous révèlent seulement des états mouvants et précaires d’opinions, très liés au contexte médiatique et politique immédiat, filtrés par des dispositifs techniques de recueil à la rigueur variable. Dans ce cadre, la montée des scores de Zemmour reflète avant tout la surmédiatisation de sa pré-candidature en cette rentrée de septembre.


Et, en retour, ces sondages alimentent sa surmédiatisation dans un effet boule de neige. Il n’y a point ici de complot des instituts de sondage et des médias, comme le croient trop souvent les militants critiques, mais une concurrence autour du « nouveau », qui constitue un des moteurs du champ journalistique, comme l’a aussi analysé Bourdieu.


Certes, quelques médias poussent au maximum leurs agendas ultraconservateurs autour de Zemmour, tels que Valeurs actuelles, CNews ou certains secteurs du Figaro, mais ces forces stratégiques ne sont guère suffisantes pour enclencher « l’orchestration sans chef d’orchestre » (Bourdieu encore) à laquelle nous assistons.


Il y va alors des effets performatifs en jeu dans le fonctionnement du champ politique. Bourdieu a emprunté à la philosophie du langage l’attention à de telles logiques performatives dans sa sociologie politique. Il s’agit d’énoncés qui posent comme des faits ce qu’ils contribuent à faire advenir.


Les chiffres, dans les sondages, confèrent la qualité de « faits » à des résultats flottants d’enquêtes d’opinion appelant des interprétations plus prudentes. A partir de là, les commentaires médiatiques et politiques sur ces chiffres finissent, via le fétichisme du nombre, par donner de la consistance à l’inconsistant dans les croyances de ceux qui dominent les espaces publics.


Ce processus peut déboucher sur ce que le sociologue américain Robert K. Merton a nommé une « prophétie autoréalisatrice », dans un célèbre article de 1948, « The Self-Fulfilling Prophecy » : une prophétie qui contribue à créer les conditions mêmes de sa propre réalisation. La vague actuelle de sondages favorables à Zemmour pourrait ainsi contribuer à crédibiliser une candidature au départ incertaine et même folklorisée : le « polémiste médiatique » deviendrait alors « gouvernant possible » et la double hypothèse d’un talonnement de Marine Le Pen et d’un dépassement de Xavier Bertrand s’enracinerait.

La fragilisation du clivage gauche/droite comme celle des organisations politiques existantes rend davantage possible ce type de processus.


Et Zemmour ouvre un passage entre deux logiques autonomes : l’extrême droitisation idéologique et l’horizon d’une victoire électorale possible de l’extrême droite. Car les effets de l’extrême droitisation idéologique sont déjà là. Ils pèsent sur les agendas politiciens (avec le triptyque immigration-islam-insécurité) et même sur les politiques publiques (loi dite sur « le séparatisme »), ou ils s’expriment par la parole antisémite décomplexée sur Internet et sur les réseaux sociaux.


Mais cela ne débouche pas nécessairement sur des gains électoraux de l’extrême droite. Or, la transformation d’un des principaux idéologues ultraconservateurs en pré-candidat présidentiel permet d’envisager un passage entre un terreau idéologique et des résultats électoraux.


Les sondages et leurs commentaires ne sont pas les seules ressources de légitimation bénéficiant à Zemmour. Le fait qu’un présidentiable, largement reconnu comme tel et déjà candidat deux fois, comme Jean-Luc Mélenchon accepte un débat le 23 septembre sur BFMTV a accru la crédibilisation présidentielle du journaliste, même si le débat n’a pas eu de clair « vainqueur ». La division de la droite autour de plusieurs pré-candidats la facilite aussi indirectement. Les déclarations de Jean-Marie Le Pen recueillies par Le Monde le 30 septembre, affirmant qu’il soutiendrait Zemmour s’il « est le candidat du camp national le mieux placé », le crédibilisent enfin aux yeux des sympathisants du RN.


Le cas Onfray

Le débat public « Accords & désaccords » au Palais des Congrès de Paris le 4 octobre avec le philosophe Michel Onfray constitue aussi un formidable dispositif de légitimation du pré-candidat, sur le double plan intellectuel et politique vis-à-vis, cette fois, de sympathisants de gauche. Car Onfray a navigué de « la gauche antilibérale » des années 1990-2000, dans une inscription libertaire revendiquée, à un « souverainisme de gauche » de plus en plus affiché.


La création de l’Université populaire de Caen a été en 2002 un geste symbolique fort de réaction à la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. Voilà pourquoi, malgré son soutien à une alliance « des souverainistes des deux bords » (le FN de Marine Le Pen n’étant plus classé à l’extrême droite, comme celui de son père, mais à l’intérieur d’un souverainisme de droite) à partir du 5 septembre 2015 sur France-Culture et la création de la revue confusionniste Front Populaire, rassemblant des auteurs de gauche, de droite radicalisée et d’extrême droite, en avril 2020, Onfray garde une aura « de gauche » parmi des sympathisants progressistes. Par ailleurs, ce débat est susceptible de renforcer l’image de Zemmour comme étant un Trump plus « intello ».


« Énoncé performatif, la pré-vision politique est, par soi, une pré-diction qui vise à faire advenir ce qu’elle énonce ; elle contribue pratiquement à la réalité de ce qu’elle annonce par le fait de l’énoncer, de le pré-voir et de la faire pré-voir, de le rendre concevable et surtout croyable et de créer ainsi la représentation et la volonté collectives qui peuvent contribuer à le produire. »Pierre Bourdieu, « Décrire et prescrire. Note sur les conditions de possibilité et les limites de l’efficacité politique », mai 1981.

La candidature présidentielle d’Éric Zemmour était, il y a encore quelque temps, un objet de plaisanteries. Ce serait une erreur de persister dans cette voie. Après Donald Trump, et l’incrédulité de la gauche américaine jusqu’au moment même de son élection, qui peut encore dire « never » quant aux risques que fait porter une telle candidature ? Or, autour de Zemmour, avec les épisodes « sondages », « Mélenchon », « Onfray » et « Le Pen », une prophétie autoréalisatrice pourrait s’enclencher.

Selon notre décompte, Zemmour et Onfray sont d’accord sur 92,7 % des sujets

Ultraconservatisme, confusionnisme, identitarisme

Dans mon livre La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées (Textuel, mars 2021), je montre que Zemmour est un des principaux idéologues d’une « formation discursive » (notion empruntée à Michel Foucault) ultraconservatrice, qui ne cesse de prospérer depuis le milieu des années 2000 dans l’espace public en France.

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L’ultraconservatisme se présente comme un ensemble composite de bricolages idéologiques associant des xénophobies diverses, du sexisme et de l’homophobie dans un cadre nationaliste fantasmant « un peuple » homogène culturellement, un peuple-nation. Sa dynamique bénéficie du fort recul du clivage gauche/droite en général, de la profonde crise de la notion de « gauche » en particulier.

Un aspect peu souvent vu de cette crise concerne la dissociation d’un des piliers intellectuels historiques de la gauche : le couple critique sociale -émancipation. A la place d’une critique des inégalités, des dominations et des discriminations ouvrant sur un horizon d’émancipation sociale, à la fois individuelle et collective, monte un hypercriticisme dit « antisystème », à tonalités complotistes, se focalisant superficiellement sur la mise en cause du « politiquement correct » et surpersonnalisant l’objet de la critique (Emmanuel Macron tout particulièrement aujourd’hui). Trump ou Zemmour ne sont-ils pas devenus des champions de la critique ? Or, cet hypercriticisme n’est plus connecté à l’émancipation, mais à la justification de discriminations, à travers notamment la dénonciation du « lobby antiraciste », du « lobby féministe » ou du « lobby gay ».

Se réclamant initialement de la tradition gaulliste, et de deux figures du « souverainisme » plus proches de nous, Philippe Seguin et Jean-Pierre Chevènement, Zemmour a fait un saut dans l’abject à partir de 2014 en réhabilitant le maréchal Pétain, via des déformations de la vérité historique à propos de sa supposée « protection » des Juifs français sous l’Occupation. Parce que doté publiquement d’une identité juive, Zemmour escamote ainsi avec davantage d’efficacité la forte composante antisémite d’un nationalisme français dont il constitue aujourd’hui un des principaux porte-parole. Sa vision unifiée du Mal est alors largement concentrée sur une représentation essentialiste des « musulmans ». Il a d’ailleurs été condamné à plusieurs reprises par la justice pour des propos à l’égard des « Arabes », des « noirs » et des « musulmans ». Une acrimonie à l’égard des femmes et des homosexuels (qu’il a mise en sourdine au cours de sa précampagne présidentielle) s’est imbriquée à son islamophobie et à sa négrophobie à partir des années 2010.

La dynamique de cet ultraconservatisme renouvelé est appuyée de manière involontaire par le développement à gauche d’une autre « formation discursive », qui en légitime certains thèmes de manière soft. Il s’agit du confusionnisme, composé d’interférences entre des postures et des thèmes d’extrême droite, de droite, du centre droit macronien, de la gauche modérée dite « républicaine » et de la gauche radicale.

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Ultraconservatisme et confusionnisme sont eux-mêmes affectés par des intersections avec un autre espace rhétorique, très présent à l’échelle internationale : l’identitarisme. L’identitarisme, c’est en quelque sorte une pathologie de l’identité. C’est une tendance à la réduction des personnes et des groupes à une identité principale, homogène et fermée, par exemple une identité nationale ou une identité religieuse ; une identité positive valorisée ou une identité négative dénoncée.

Genre, race, identité... Elisabeth Roudinesco et Sandra Laugier s’expliquent

Les sondages reflètent une surmédiatisation

Un sondage, réalisé entre le 17 et le 20 septembre 2021 par Harrris Interactive pour Challenges sur un échantillon de 1314 personnes et publié le 21 septembre, donne pour le 1er tour de la présidentielle :

  • 18 % à Marine Le Pen en baisse ;

  • 14 % à Xavier Bertrand ;

  • 11 % à Jean-Luc Mélenchon (1er candidat à gauche) ;

  • et 11 % à Éric Zemmour.

Celui réalisé par le même institut du 24 au 27 septembre, encore pour Challenges, publié le 28 septembre et concernant 1379 personnes, a comme résultats :

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  • 16 % pour Le Pen ;

  • 14 % pour Bertrand ;

  • 13 % pour Zemmour ;

  • 13 % pour Mélenchon.

Enfin, un sondage réalisé du 29 au 30 septembre sur 1500 personnes par Ipsos Sopra-Steria pour France Info et Le Parisien et publié le 1er octobre indique :

  • 16 % pour Le Pen ;

  • 15 % pour Zemmour ;

  • 14 % pour Bertrand ;

  • et 9 % pour Mélenchon, au coude-à-coude avec Yannick Jadot.

Cette valse des sondages à sept mois de la présidentielle, bien avant le démarrage de la campagne officielle, alors qu’on n’a souvent affaire qu’à des pré-candidats incertains, a de quoi donner le tournis. Comme l’ont montré les travaux démystificateurs de la science politique critique, dans le sillage des analyses initiées par Pierre Bourdieu, ces sondages n’informent pas sur les intentions de vote des électeurs. Ils nous révèlent seulement des états mouvants et précaires d’opinions, très liés au contexte médiatique et politique immédiat, filtrés par des dispositifs techniques de recueil à la rigueur variable.

Dans ce cadre, la montée des scores de Zemmour reflète avant tout la surmédiatisation de sa pré-candidature en cette rentrée de septembre. Et, en retour, ces sondages alimentent sa surmédiatisation dans un effet boule de neige. Il n’y a point ici de complot des instituts de sondage et des médias, comme le croient trop souvent les militants critiques, mais une concurrence autour du « nouveau », qui constitue un des moteurs du champ journalistique, comme l’a aussi analysé Bourdieu. Certes, quelques médias poussent au maximum leurs agendas ultraconservateurs autour de Zemmour, tels que Valeurs actuelles, CNews ou certains secteurs du Figaro, mais ces forces stratégiques ne sont guère suffisantes pour enclencher « l’orchestration sans chef d’orchestre » (Bourdieu encore) à laquelle nous assistons.

Il y va alors des effets performatifs en jeu dans le fonctionnement du champ politique. Bourdieu a emprunté à la philosophie du langage l’attention à de telles logiques performatives dans sa sociologie politique. Il s’agit d’énoncés qui posent comme des faits ce qu’ils contribuent à faire advenir. Les chiffres, dans les sondages, confèrent la qualité de « faits » à des résultats flottants d’enquêtes d’opinion appelant des interprétations plus prudentes. A partir de là, les commentaires médiatiques et politiques sur ces chiffres finissent, via le fétichisme du nombre, par donner de la consistance à l’inconsistant dans les croyances de ceux qui dominent les espaces publics.

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Ce processus peut déboucher sur ce que le sociologue américain Robert K. Merton a nommé une « prophétie autoréalisatrice », dans un célèbre article de 1948, « The Self-Fulfilling Prophecy » : une prophétie qui contribue à créer les conditions mêmes de sa propre réalisation. La vague actuelle de sondages favorables à Zemmour pourrait ainsi contribuer à crédibiliser une candidature au départ incertaine et même folklorisée : le « polémiste médiatique » deviendrait alors « gouvernant possible » et la double hypothèse d’un talonnement de Marine Le Pen et d’un dépassement de Xavier Bertrand s’enracinerait.

La fragilisation du clivage gauche/droite comme celle des organisations politiques existantes rend davantage possible ce type de processus. Et Zemmour ouvre un passage entre deux logiques autonomes : l’extrême droitisation idéologique et l’horizon d’une victoire électorale possible de l’extrême droite. Car les effets de l’extrême droitisation idéologique sont déjà là. Ils pèsent sur les agendas politiciens (avec le triptyque immigration-islam-insécurité) et même sur les politiques publiques (loi dite sur « le séparatisme »), ou ils s’expriment par la parole antisémite décomplexée sur Internet et sur les réseaux sociaux. Mais cela ne débouche pas nécessairement sur des gains électoraux de l’extrême droite. Or, la transformation d’un des principaux idéologues ultraconservateurs en pré-candidat présidentiel permet d’envisager un passage entre un terreau idéologique et des résultats électoraux.

Les sondages et leurs commentaires ne sont pas les seules ressources de légitimation bénéficiant à Zemmour. Le fait qu’un présidentiable, largement reconnu comme tel et déjà candidat deux fois, comme Jean-Luc Mélenchon accepte un débat le 23 septembre sur BFMTV a accru la crédibilisation présidentielle du journaliste, même si le débat n’a pas eu de clair « vainqueur ». La division de la droite autour de plusieurs pré-candidats la facilite aussi indirectement. Les déclarations de Jean-Marie Le Pen recueillies par Le Monde le 30 septembre, affirmant qu’il soutiendrait Zemmour s’il « est le candidat du camp national le mieux placé », le crédibilisent enfin aux yeux des sympathisants du RN.

« Les gauches se perdent dans le confusionnisme des mots et des idées »

Le cas Onfray

Le débat public « Accords & désaccords » au Palais des Congrès de Paris le 4 octobre avec le philosophe Michel Onfray constitue aussi un formidable dispositif de légitimation du pré-candidat, sur le double plan intellectuel et politique vis-à-vis, cette fois, de sympathisants de gauche. Car Onfray a navigué de « la gauche antilibérale » des années 1990-2000, dans une inscription libertaire revendiquée, à un « souverainisme de gauche » de plus en plus affiché. La création de l’Université populaire de Caen a été en 2002 un geste symbolique fort de réaction à la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. Voilà pourquoi, malgré son soutien à une alliance « des souverainistes des deux bords » (le FN de Marine Le Pen n’étant plus classé à l’extrême droite, comme celui de son père, mais à l’intérieur d’un souverainisme de droite) à partir du 5 septembre 2015 sur France-Culture et la création de la revue confusionniste Front Populaire, rassemblant des auteurs de gauche, de droite radicalisée et d’extrême droite, en avril 2020, Onfray garde une aura « de gauche » parmi des sympathisants progressistes. Par ailleurs, ce débat est susceptible de renforcer l’image de Zemmour comme étant un Trump plus « intello ».

L’élément affectif marquant a vraisemblablement été pour le philosophe le décès en 2013 de sa compagne depuis 1977 des suites d’un cancer qui a duré dix-sept années et à qui il a dédié un bouleversant Requiem athée (éditions Galilée, 2013). Celle qui constituait une part importante de l’incarnation de sa boussole politique disparue, les dérèglements de ses interventions publiques se sont multipliés.


La revanche sociale du provincial, fils d’un ouvrier agricole et d’une femme de ménage, vis-à-vis d’une intelligentsia parisienne de gauche qui l’a souvent méprisé attise sans doute le goût de la provocation. Aujourd’hui le tragique qui a saisi l’hédoniste d’hier risque de se perdre dans le tragicomique zemmourien. Pour l’instant, Onfray ne soutient pas Zemmour, mais il lui fournit un atout important en pleine pré-campagne.


Un difficile premier tour

Certes, et fort heureusement, la présence de Zemmour au second tour de la présidentielle se présente comme une hypothèse encore peu probable. Il y a d’abord la barrière des 500 parrainages. S’il finit par les recueillir, on ne sait pas s’il tiendra face au rythme et aux chausse-trapes d’une campagne électorale dont il n’est pas directement familier.


Et il faut qu’il prenne suffisamment d’électeurs à LR et au RN, voire un peu à gauche, et mobilise des abstentionnistes pour passer la rampe. Sans oublier que les boucles performatives favorables à une personnalité « nouvelle » dans les médias peuvent se retourner facilement en boucles de ringardisation. Benoît Hamon en a fait, par exemple, les frais en 2017 après une primaire socialiste ensoleillée pour lui.


Cependant, s’il passe le premier tour, Zemmour a nettement plus de chances que Marine Le Pen face à Macron. Il peut enrôler plus d’électeurs LR, voire des soutiens de dirigeants LR radicalisés. Car, paradoxalement, davantage situé à l’extrême droite que Marine Le Pen (sur les terrains de la xénophobie, du sexisme, de l’homophobie ou de l’effacement de l’antisémitisme d’État du régime de Vichy), il apparaît plus respectable aux conservateurs que la fille de Jean-Marie Le Pen.


Pour développer un écho à gauche, au moins sur la forme d’une abstention plus élevée, il y a ses références positives à Jean-Pierre Chevènement ou à Georges Marchais, ou l’atout Onfray. Pour le débat télévisé de second tour, il a davantage de métier que Marine Le Pen : il sait alterner entre registre démagogique et registre intellectuel. Sa victoire au second tour apparaît davantage probable que le saut d’obstacle du premier tour.


Si l’on suit les réflexions pionnières du philosophe Hans Jonas sur l’écologie, une prophétie de malheur vise à tenter de contrecarrer ledit malheur. Dans ce cas, sera-t-elle entendue ?

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